Les vraies affaires

L’exclamation de surprise était à prévoir quand le chef libéral Justin Trudeau s’est présenté devant la presse, lundi, en compagnie de la députée Eve Adams. Personne n’aurait cru que cette conservatrice bon teint se préparait à changer de camp ni qu’elle pouvait être considérée comme une prise de choix.

Après tout, Eve Adams était encore secrétaire parlementaire il y a quelques jours et défendait sans sourciller les politiques du gouvernement Harper. Elle traîne aussi dans ses bagages plus d’une controverse et, surtout, une bataille rangée pour l’investiture conservatrice dans la nouvelle circonscription d’Oakville–Burlington-Nord, bataille qu’elle n’a abandonnée qu’en août en prétextant des raisons de santé. En fait, le Parti conservateur avait reporté l’assemblée de mise en nomination à cause d’allégations d’irrégularités de la part des deux femmes en liste.

Mme Adams tenait quand même à se représenter et a tenté de ne convaincre nul autre que son chef, Stephen Harper, d’intervenir en sa faveur. En vain. À la fin janvier, le parti l’a informée qu’elle ne pourrait être candidate, un choix étrange alors qu’elle bénéficiait toujours de la confiance du premier ministre pour occuper un poste de secrétaire parlementaire.

Mais voilà, recruter un député d’un autre parti à quelques mois d’une élection permet à celui qui profite de la défection de renforcer l’impression qu’il a le vent dans les voiles, qu’il est capable d’élargir ses appuis aux dépens de ses adversaires.

Encore faut-il que l’arrivée de la nouvelle recrue ait un effet d’entraînement, ce qui est loin d’être assuré avec Eve Adams. De plus, elle doit encore être choisie candidate libérale dans la circonscription qu’elle choisira.

 

M. Trudeau a invoqué l’ouverture de son parti aux Canadiens de toutes allégeances et le dévouement de Mme Adams envers ses électeurs pour justifier son accueil. Eve Adams a dit pour sa part en avoir assez du « leadership mesquin et qui divise ». Elle a ajouté que le Parti conservateur ne partageait plus ses valeurs et s’en est prise à la politique de fractionnement du revenu pour les familles avec enfants, faisant soudainement écho au chef libéral.

Opportunisme ? Elle s’en défend, mais on est en droit d’être sceptique. Le 12 décembre dernier, elle profitait d’une déclaration aux Communes pour défendre cette même politique.

Pourquoi lui ouvrir les bras alors ? Parce qu’elle ne vient pas seule. On se fiche généralement de l’identité des conjoints de députés, femmes ou hommes, mais il en va autrement quand la personne en cause n’est nulle autre que Dimitri Soudas, un très proche collaborateur du premier ministre Harper pendant neuf ans. Il a été son directeur des communications jusqu’en 2011 et en décembre 2013, M. Harper a fait appel à lui pour diriger le parti, poste qu’il a dû quitter quatre mois plus tard pour s’être mêlé de la candidature de sa conjointe alors qu’il avait promis de s’abstenir.

Au PLC, on dit que M. Soudas ne jouera aucun rôle dans l’organisation électorale du parti, qu’il ne fera que soutenir Mme Adams. Mais M. Soudas en sait beaucoup et il ne manque pas de libéraux pour espérer qu’il partage ses secrets sur ses anciens patrons et parti. En revanche, il y aura sûrement des libéraux qui resteront sur leurs gardes, tant au caucus auquel se joint immédiatement Mme Adams qu’au sein de l’organisation.

Pour certains libéraux, l’arrivée de Mme Adams risque aussi d’avoir un arrière-goût amer. Pour favoriser certains aspirants candidats appréciés du chef, le parti a rejeté la candidature de libéraux de longue date en invoquant des raisons techniques et semant la zizanie au passage dans certaines associations locales.

 

Les conservateurs ne resteront pas les bras croisés. Ils ne le font jamais, de toute façon, puisqu’ils suivent une logique électorale de façon permanente, comme l’a encore montré le remaniement ministériel annoncé peu après la conférence de presse de M. Trudeau. M. Harper a promu trois loyaux et fidèles ministres qui ne lui ont joué aucun mauvais tour par le passé et qui ne lui en réserveront aucun d’ici les élections.

Des trois, la promotion de Jason Kenney au ministère de la Défense, en remplacement de Rob Nicholson, est la plus significative. M. Nicholson passe aux Affaires étrangères où le dossier de la mission en Irak aura la vedette. Il en connaît tous les dessous et pourra continuer à la défendre, mais le fait qu’il soit unilingue lance un mauvais message aux francophones, et en particulier aux Québécois. Cela est d’autant plus étonnant que la carte de la sécurité est devenue un atout pour lui au Québec, comme le montrait notre sondage lundi.

De toute évidence, M. Harper compte sur le bilingue et solide Jason Kenney pour porter ce dossier et la possible extension de la mission en Irak. À la Défense, il aura voix au chapitre sans avoir à sillonner la planète, un point important puisque c’est au pays que son chef a besoin de lui. Pour promouvoir le thème de la sécurité et attirer l’attention des électeurs sur l’opposition initiale des libéraux à la mission irakienne. Bref, un mandat à saveur préélectorale.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 11 février 2015 03 h 56

    À l'unique lecture de votre titre...

    ...madame Cornellier, je me suis dit: «Tiens, monsieur Couillard qui s'adresse à nous» Mercis à vous pour cette fort intéressante description de mutation génétique...celle de madame Adams...passant de «bleu» à «rouge». J'ai, en vain, cherché dans vos propos, un fil conducteur sur la pensée, sur les valeurs profondes de madame Adams. Je n'y ai trouvé que celle sur «le fractionnement». Faible transfuge. Gardons à l'esprit que nous sommes à l'ère du vedettariat...pour les idées de fond...passons !
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    http://unpublic.gastonbourdages.com

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 11 février 2015 20 h 06

    la Carte de la sécurité?

    Est-ce que je dois comprendre que Harper se fait pour une première fois des amis au Québec grâce à ses "altercations" en Irak? C'est cela qu'on nomme la Carte de la sécurité?

    Nous n'augmentons pas notre sécurité en envoyant des soldats auprès des G.I. en Irak, nous nous dressons comme cible.

    En 2003 nous étions contre cette guerre, assez instruits pour savoir que les américains menaient une campagne de peur que pour s'emparer du pétrole irakien.

    Maintenant qu'il advient là-bas ce qui devait inéluctablement se produire:le chaos, nous augmentons l'offensive occidentale, qui n'a pour finalité que d'achever de convaincre les djihaddistes de nager en pleine "guerre sainte".

    Si nous les abandonnions là-bas, ainsi que leurs damnées pétrolières, ils ne seraient plus qu'une armée, un peu boboche, se battant contre des Moulins à vent.

    Usuellement, le Québec dénonce automatiquement Harper. Cette fois, il l'appuie à 62%.
    Je supputerais qu'il y a maints québécois devenus racistes envers les arabes, mais je veux demeurer diplomate, je fus blessée par les insultes reçues en chorale ce vendredi, où j'ai définitivement souffert d'avoir livré le fond de ma pensée sur presque tous les sujets du journal. L'Élite Intellectuelle m'a parue ne pas trop bien savoir "dialoguer". On m'a rétorqué, avec une pointe d'agressivité, davantage d'arguments à l'encontre de ma personne qu'envers mes assertions peut-être "un peu" choquantes. Ça ne donne plus envie d'opiner indépendamment de la masse; dommage, les échanges d'idées mènent à de très efficaces consensus.

    J'aime les débats, pas qu'on m'injure. Entre autre, le lectorat du Devoir n'est pas prêt à admettre le racisme ambiant depuis l'avatar au CH.

    Il n'est pourtant pas dans la culture du Québec d'être belliqueux.
    Si autant de Québecois cautionnent les "altercations" d'Harper, c'est qu'ils pensent réellement que les arabes, même démunis et coincés en Irak, sont un risque pour notre civilisation, ce qui extrêmement naïf