La ligne du sang

J’ai eu peur. Tout juste une fraction de seconde certes. Mais j’ai eu peur. Un frisson tout bête, mais royal.

Malgré un patronyme que nous partageons, je ne connaissais pas avant la semaine dernière Réginald Nadeau et son frère, deux Acadiens. Selon une étude de leur ADN, cette torsade d’acides nucléiques propre à chaque individu, nous partageons eux et moi un ancêtre commun venu au Nouveau Monde en 1660 avec en bouche quelques dents et son patois occitan. Voilà pour l’explication de liens très lointains qui m’ont pourtant donné la frousse au présent.

Ces deux frères, voyez-vous, ont entrepris de démontrer que tout Nadeau qu’ils soient, c’est-à-dire descendants de rien ou de si peu, ils sont néanmoins apparentés à la royauté française, selon ce que rapportait la semaine dernière L’Acadie nouvelle. Les deux frères sont partis au galop sur le dos d’une légende qu’avait chevauchée avant eux un cousin. À les entendre, Louis XVII, le fils de Marie-Antoinette et de Louis XVI, guillotinés en 1793, a pu échapper à la Révolution et à sa prison par un subterfuge qui l’aurait conduit en Amérique, où après un bref passage au Québec, il se serait installé en Acadie, au Madawaska, plus précisément à la pointe de Saint-Hilaire. Louis XVII aurait vécu là sous le nom de Benoni Nadeau afin de sauver sa peau, apprenant ainsi à la dure que, sur un trône ou pas, on n’est toujours assis que sur son cul.

Les humains tentent de meubler leur vie comme ils peuvent. Pour donner sens à son existence, les possibilités sont nombreuses. Depuis qu’il s’est acheté une souffleuse à neige, un de mes voisins semble goûter au parfait bonheur l’hiver. Mais je comprends que le calme éternel des bancs de neige ne puisse satisfaire tout le monde. Réginald Nadeau préfère pour sa part tromper le sentiment de sa durée relative en se plongeant dans l’éternité offerte en simili par l’étude de sa généalogie. Quoi qu’il en soit, nos jours sont comptés et notre existence, en définitive, se distingue assez peu de celles des autres.

Les quêtes des généalogistes ont de tout temps été bordées par des conceptions de distinction, au seul nom du masculin, ainsi que par des questions d’appartenances culturelles qui s’expriment par exemple dans les efforts mis à faire disparaître chez nous la présence des Amérindiens des lignées familiales. Ce qui pouvait conduire en 1919 un Lionel Groulx, comme d’autres gens portés par le conformisme que suppose cette idée de lignée, à écrire que le métissage européen et autochtone n’a « laissé aucune descendance », les « enfants étant décédés avant la fin du dix-huitième siècle » !

Dresser patiemment son pedigree renforce moins la connaissance d’une histoire commune nécessaire à baliser la vie en société que celle d’un sentiment d’appartenance exclusive à une communauté structurée par une suite d’aïeux, spectres dont les noms ne sont le plus souvent que coquilles vides. La généalogie, ce passe-temps de l’Amérique blanche devenu aujourd’hui une véritable industrie, m’a pour cette raison-là, et pour d’autres encore, toujours un peu désolé.

Au fond, ma peur aussi soudaine que brève devant cette histoire rocambolesque d’un Louis XVII acadien lié au nom des Nadeau tient précisément au fait qu’elle montre jusque dans les limites de l’absurde ce que la généalogie compte en elle de sombres ferments royalistes. Les généalogistes comme les royalistes marquent en effet d’un sceau semblable un monde qu’ils définissent en exprimant la négation des effets bénéfiques de la diversité. L’autorité du sang qu’ils vénèrent est bien loin de l’autorité du peuple. Elle suppose que les libertés et les hasards du monde soient écrasés pour que règne indéfiniment le sentiment du pouvoir et de sa durée au nom de la simple lignée.

L’étude de la généalogie des idées apparaît définitivement plus riche que celle du sang pour comprendre les identités personnelles et collectives. Le temps des bouffons de Pierre Falardeau, ce pamphlet construit sur l’observation d’un simulacre de l’ordre monarchique à l’occasion d’un banquet, se rejoue d’époque en époque, dans une valse infinie de faux-semblants dont il faudrait étudier la généalogie pour parvenir à la faire trébucher.

Déjà en 1927, on tient à Québec, à la résidence du lieutenant-gouverneur, un grand bal où Narcisse Pérodeau — on ne peut mieux nommer pareille potiche royale — paraît au public déguisé en Louis XIV et où lord Willingdon vient habillé en Charles Ier tandis que lady Willingdon se pavane grimée en Henriette de France. Le premier ministre Taschereau s’affuble bien volontiers pour l’occasion en chancelier d’Aguesseau tandis que toute la belle société de Québec se présente à sa suite en marquises et en seigneurs en pourpoint.

À la basilique de Québec, on a conservé durant des décennies, comme s’il s’agissait d’objets de culte, quelques vêtements royaux cousus d’or et sauvés par le clergé des mains sanglantes de la Révolution. Pour tout un monde colonial habitué de longue date à se reproduire dans l’ombre des monarques, leurs couronnes apparaissent auréolées de toutes les vertus dans la mesure où les petits notables, ceux à qui profite toujours pareille autorité, sont souvent les premiers à les défendre pour s’assurer du maintien de leurs privilèges personnels.

À l’échelle de l’histoire, même si cela peut paraître un peu étrange désormais, la passion affichée d’un Stephen Harper pour Sa Majesté, le renouveau d’intérêt envers l’autoritarisme que cela permet d’habiller, n’a rien de bien étonnant.


 
20 commentaires
  • Roch Aubé - Abonné 9 février 2015 08 h 18

    votre chronique

    Attention au mot pedigree qui s`applique aux animaux de race. seulement. Merci

  • Denis Paquette - Abonné 9 février 2015 09 h 34

    De la bonne part ou de la mauvaise

    Que j'aime votre texte, ca fait un certain temps que j'ai découvert que nous sommes tous complices que nous sommes tous heritiers des memes passions, que nous sommes tous heritiers de petites betes de rien du tout, que certains s'amusent a congeler. Pour avoir fait un peu de genealogie je me suis rendu compte que l'on prenne n'importe lequel nom, il émergera toujours des gens célèbres, des prophetes, et parfois de fins esprits et souvent son envers des justiciers cruels et sanguinaires, tellement que je ne peux plus voire un politicien sans penser a son heritage genealogique, a-t-il herité de la bonne part, ou de la mauvaise part, qu'en savons nous

  • Louise Melançon - Abonnée 9 février 2015 10 h 09

    Pas tout dans le même panier, Monsieur Nadeau....

    Je comprends votre réaction vive, et votre critique d'un phénomène de recherche de généalogie, tel que vous le décrivez.... Cependant, il reste, selon moi, une valeur importante à se rattacher à nos ancêtres, à leur histoire, parce que les idées se font dans des contextes historiques, culturels... Et même si la transmission n'est pas pure, qu'elle est lointaine, il en reste toujours quelque chose... Ma généalogie acadienne ne s'accroche pas au monde royal.... mais plutôt à des hommes et des femmes qui ont été courageux, créatifs, et mal traités par leur histoire.

    • - Inscrit 10 février 2015 14 h 49

      Vous avez bien raison pour ce qui est du courage et de la créativité des anciens Acadiens. Mais on peut bien rire du paradoxe d'un habitant de la République du Madawaska se cherchant une origine monarchique !

  • Gilles Théberge - Abonné 9 février 2015 10 h 18

    La ligne du sang appelée Monarchie

    En commençant à lire votre chronique je me demandais bien où vous vouliez nous conduire. Je comprends avec la chute de l'article.

    Cette obsession de Harper pour la Monarchie est intrigante. Et cela pose la question de savoir à quoi ça rime. On a tous vu «Le temps des bouffons» de feu Pierre Falardeau. Je souhaiterais que cette pièce d’anthologie soit «remastérisée».

    Je ne suis pas monarchiste ça va de soi, et même si je n'ai pas étudié la question en profondeur je retiens les lignes que le professeur Marc Chevrier a écrit sur le sujet, et dont je retiens notamment ce qu'il a publié dans l’encyclopédie de l’Agora:

    «La monarchie constitutionnelle canadienne a ceci de particulier de laisser le trône à un souverain étranger, au contraire des monarchies européennes qui reposent sur une famille dynastique nationale. On cherchera en vain au Canada un diadème, des palais et des châteaux, des sceptres et des carrosses, des princesses adultères et des princes bâtards. Pour tout spectacle de la royauté, la monarchie canadienne nous offre celui de ces amis du régime nommés par le Cabinet fédéral qui s'amusent à distribuer les médailles, à présider les cocktails, à apposer le grand sceau de 1947 sur les décisions de leur conseil. Spectacle sans grandeur dont le gouverneur général et ses lieutenants de province sont les figurants mal inspirés, qui rapetisse tellement l'idée de majesté qu'on finit par croire que la monarchie canadienne est vraiment inoffensive.»

    Et il ajoute :

    «Par définition la couronne n’est pas la chose du peuple, elle lui échappe «à priori». Jadis souveraine et agissante, cette Couronne a progressivement cessé de gouverner par elle-même et s’en remet à ses multiples agents, qui continuent cependant d’agir en son nom.».

    Marc Chevrier – La république québécoise – page 60

    Et dans mon esprit, cela donne l'oligarchie dans laquelle nous baignons.

    • Guy Vanier - Inscrit 10 février 2015 08 h 15

      oui, Monsieur Théberge,
      <<<cela donne l'oligarchie dans laquelle nous baignons>>>
      bien d'accord avec vous.

  • Sylvain Auclair - Abonné 9 février 2015 10 h 21

    Nom de famille

    Vous savez, je suis peut-être autant votre cousin que les Nadeau dont vous parlez. Mais, si c'est le cas, il faut passer par les femmes. Seule un arbre généaologique permettrait de le savoir.