La violence des images

L’outil s’appelle un passe-partout et, dans le dernier épisode de 19-2, il a servi à un bricolage qui n’a vraiment rien à voir avec la série homonyme pour l’éducation préscolaire. L’agent Berrof l’utilisait pour trancher la tête d’un trafiquant d’enfants.

La scène a évidemment fait son effet. Les réactions les plus critiques ont reproché au diffuseur d’avoir osé ça avant 22 h, un mercredi soir. Les amateurs de sensations fortes, déjà surgavés d’images violentes sur tous les écrans, ont probablement juste un peu frétillé. On a déjà tout vu, alors un salaud étêté à la scie alternative…

Est-ce seulement encore possible de poser la question du trop-plein et des effets des images violentes sans se faire rabrouer comme moraliste ? Il faut répéter l’évidence : l’art est une parole publique et, à ce titre, peut et doit être jugé. Ce jugement s’exerce à l’aide de critères éthiques et esthétiques. Bref, la télé se juge aussi moralement.

Le sexe et le sang

Y a-t-il donc trop de violence sur nos écrans ? En tout cas, il y en a beaucoup et de plus en plus. Inutile de refaire la démonstration au cinéma. Parlant de tête coupée, Seven, ça vous dit quelque chose ? Une vidéo ironique diffusée récemment en ligne concentre en moins de sept minutes les 212 470 morts (!) de la trilogie du Seigneur des anneaux.

La télé actuelle semble elle aussi emportée dans une spectaculaire inflation sanguinolente. On peut même parler d’une télévision de la violence, dont les représentations crues et réalistes de souffrance corporelle atteignent des seuils de type pornographique. D’ailleurs, ce qu’on dit de la violence des images télévisuelles contemporaines peut très bien être répété à propos de la sexualité.

Beaucoup des séries, y compris les plus encensées, multiplient les scènes sauvages, dégoulinantes d’hémoglobine. The Sopranos comme Breaking Bad, deux chefs-d’oeuvre, ont constamment rehaussé le niveau de la boucherie en s’autorisant toutes les abjections.

Des productions complètes ne misent que sur l’étalage explicite des atrocités. Le péplum Spartacus (2010-2013) utilise les ralentis pour bien souligner les effets dévastateurs des combats à l’arme blanche entre gladiateurs.

19-2 n’est donc vraiment pas seule. La série ne fait même que rattraper un mouvement amorcé au tournant du siècle aux États-Unis. Un peu comme Lance et compte à la fin du siècle dernier avait frappé fort l’imaginaire en montrant de l’action et un peu de cul à la mode américaine (« a girl and a gun »).

Le mal et le pire

Reste à savoir pourquoi. L’explication par l’exploitation commerciale devient tautologique. Elle dit bêtement que les marchands de violence se contentent de satisfaire (ou de stimuler) par l’offre la demande croissante de violence.

Il doit bien y avoir d’autres raisons plus profondes. En se questionnant sur la violence des images il y a quelques années, Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit, avait fait observer que la nature du mal représenté avait changé en même temps que le seuil de représentation autorisé.

La violence des films et des séries d’autrefois se dévoilait à peine, et surtout dans des genres précis (le western, le film de gangsters). Elle était suggérée plutôt que graphiquement exploitée. Elle était toujours présentée comme une dépravation morale ou une nécessité exceptionnelle du bien.

Par contraste, par rupture, la violence semble maintenant omniprésente et incontrôlable. Cette inflation accroît la désensibilisation d’autant plus étonnante que l’exploitation exponentielle des actes violents survient dans une société de moins en moins violente.

Notre monde virtuel vit ainsi tous les excès par procuration. Les images de propagande ou de reportage des massacres réels de l’autre bout du monde rejoignent les horreurs de la fiction spectaculaire. Et toutes génèrent une frayeur monumentale, figeante, sans effet d’épuration, sans catharsis, sans rédemption possible.

Le massacre au passe-partout devient encore plus troublant dans ce contexte. Au fond, le geste prend sa valeur dans le contexte plus large de cette série en phase avec son temps embrouillé, enténébré.

Car ce que présente 19-2 finalement, ce qui se concentre dans cette scène macabre, c’est bel et bien la déliquescence morale des autorités censées incarner le bien. Les gardiens de la justice deviennent des criminels pour combattre le crime incarné dans la pédophilie. Ils ne choisissent plus entre le bien et le mal, mais entre le mal et le pire.

La série ne fait donc pas qu’exploiter la violence insupportable. Comme les meilleures productions actuelles, elle remet en question notre situation éthique en posant l’existence d’un mal absolu, essentiel. Elle dit à sa manière noire et pessimiste que le mal fait partie de la nature humaine, tel un horizon indépassable, comme la part inhumaine dans l’humain capable de découper la tête de son prochain…

6 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 9 février 2015 05 h 31

    Un lugubre jour de février 1989, à la télé...

    ...feu canal TQS, sur l'écran, le visage ensanglanté d'un enfant. Plusieurs heures plus tard, un «vrai» drame...avec toute la «biographie» qu'il porte. Il m'en prendra plus de 23 ans pour en faire la totale et complète autopsie. La violence a aussi son histoire.La conclusion de la mienne s'est faite en février 2012 devant les membres d'un comité d'expertsES mis sur pied par l'ex-ministre de la santé, monsieur Bolduc. Cf. «Rapport du comité d'experts sur les homicides familiaux Nov. 2012» La violence s'explique comme 2 + 2 mais....mais j'insiste, n'a jamais été, n'est encore jamais et jamais ne sera justifiable. Oui, l'homme est capable de pire que l'animal. D'actuels conflits armés en sont si dégoûtantes références. La violence j'ai connue, j'ai expérimentée, j'ai laissé exploser. Je sais pourquoi et comment. J'y porte ma part...non quantifiée ni qualifiée de responsabilités. 19-2 : je ne regarde pas. Quelle partie de ma personne se verrait nourrir à l'écouter ? Mon coeur ? Mon esprit ? Mon âme ? Vraiment pas!Je connais mon «animal» intérieur et je gagne à «le» nourrir par de plus «belles choses». Il y a toute une histoire dans la violence et dans les gens qui en sont capables...toutes formes et contenus confondus.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    http://unpublic.gastonbourdages.com

  • Gaston Bourdages - Inscrit 9 février 2015 06 h 10

    Je récidive...

    Il y a aussi la violence des mots, la violence des regards, la violence de certains silences...ces non-dits. La violence pour exprimer, pour exorciser, pour «cracher» (puissiez-vous excuser l'usage de ce mot...lorsque nous parlons de violence...certains mots s'invitent)...oui pour «cracher» quoi ? Un mal de vivre, un mal-vivre, un mal dans sa peau, un mal ou dans son coeur. ou dans son esprit ou dans son âme ? Madame Denise Bombardier et le Dr. Claude St-Laurent, 1989, ont été publiés pour un volume que je me devais de découvrir alors que j'étais au pénitencier. Et ce livre ? «Le mal de l'âme» Mal dont j'étais atteint et...je l'ignorais. Il m'en a pris, avec tant d'aides, 23 ans pour m'en débarrasser. Ces «aides», je veux aujourd'hui remercier: travailleurs sociaux, psychologues, psychiatres, criminologues, prêtres-aumôniers, prêtres...tout court, codétenus, personnes civiles, avocats, juge, exdétenus et tellement plus encore. Je suis un survivant. De «ma» violence de 1989, des gens ont souffert...souffrent encore 26 ans plus tard. J'en suis conscient. La violence....toute violence est «malade», profondément malade. Sommes-nous en train de confirmer à madame Hannah Arendt qu'elle a eu raisons d'écrire «La banalisation du mal» ? De la violence, de «ma» violence, j'ai mal.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    http://unpublic.gastonbourdages.com

    • Jean Lapierre - Inscrit 9 février 2015 09 h 45

      M. Bourdages
      Étonné de voir que cet article de Stéphane Baillargeon n'a suscité aucun autre commentaire que les vôtres (tout au moins jusqu'à ce moment-ci), et habitué à lire, ou plutôt à ne pas lire, un lot de commentaires qui m'apparaissent insignifiants, j'ai fureté sur Google pour savoir qui donc est cet ex-bagnard qui tient des propos si percutants sur le mal qu'il s'est lui-même infligé par sa propre violence. Chapeau monsieur, j'espère que vous continuez à faire des conférences, et j'aimerais croire que vous puissiez avoir une influence auprès du Premier Ministre du Canada qui ne croît pas en la réhabilitation de ceux qui ont fauté. Malheureusement M. Harper fait partie de cette classe de gens qui se glissent entre les failles d'une société injuste: tels les bandits à cravate qui s'en tirent toujours facilement, les politiciens fauteurs de violence s'en tirent à bon compte. Bravo Monsieur.

  • Gilbert Turp - Abonné 9 février 2015 08 h 47

    Ce qui nous angoisse

    Je fais visionner des films à mes étudiants, parfois. S'Ils rigolent devant le gore et la porno, alors que cela m'angoisse ; l'inverse est vrai pour eux : je leur montre Cris et Chuchotements de Bergmann et certains ne dorment plus pendant trois jours tant ça les angoisse.

    Autre temps, autres peurs...

    Gilbert Turp

  • Jacques Gagnon - Inscrit 9 février 2015 11 h 28

    Matière à réflexion

    Dans le film «Le jeu de l'imitation» Alan Turing répète plusieurs fois que la violence existe parce qu'elle apporte satisfaction à ceux qui l'exerce.

    • Gaston Bourdages - Inscrit 9 février 2015 12 h 05

      Superbe description que la vôtre monsieur Gagnon ! Mercis. Par crainte de voir mon propos censuré, je m'en tiendrai qu'aux grandes lignes de cette rencontre psychothérapeutique réalisée en 1991. Rendez-vous au cours duquel le grand professionnel psychologue avec lequel j'ai eu privilèges de travailler...m'a posé une question...de la famille de ce que vous décrivez si bien. Cette question posée m'a aussi donné rendez-vous avec l'horreur de l'animalité en moi. Ouache! Oui ! J'y ai appris encore plus «qu'un chat est un chat... généralement griffé»
      Mes respects,
      Gaston Bourdages, http://unpublic.gastonbourdages.com