Les cinq francophonies

Comme bien des Québécois, j’ai pris conscience sur le tard de l’existence des francophones des autres provinces. Dans mon cas, cela remonte à 2001, quand la législature ontarienne a hissé le drapeau franco-ontarien, devenu emblème officiel de la province. Cela m’a scié, d’autant que, je l’admets, j’en étais encore aux « cadavres encore chauds du fédéralisme » d’Yves Beauchemin, expression formulée en 1990 et qui a marqué toute une génération. (Comme j’étais en maternelle en 1969, la métaphore des dead ducks de René Lévesque n’avait pas produit sur moi une impression profonde.)

À la suite de cette nouvelle, j’avais interviewé le père du drapeau franco-ontarien, Gaétan Gervais. Ce professeur de l’Université Laurentienne à Sudbury m’a raconté l’histoire de ce Canada français qui a éclaté en 1969 en dix identités provinciales distinctes. Cette année-là, les francophones du Canada ont disparu du radar des Québécois. Carmen Campagne, Hart-Rouge, Gabrielle Roy, Daniel Lavoie, Antonine Maillet ? C’était de l’anecdote, de beaux vestiges.

Le rôle ambigu que le Québec a joué dans la cause des écoles francophones du Yukon tient au fait que bien des Québécois, même parmi les fédéralistes les plus acharnés, connaissent très mal le Canada, à commencer par le Canada francophone. Si bien que, jeudi dernier, lors d’une rencontre avec les représentants de la Fédération des communautés francophones et acadienne, le ministre Fournier s’est fait secouer le radar.

Depuis ma découverte du drapeau franco-ontarien, j’ai visité les communautés francophones des autres provinces une vingtaine de fois pour des congrès, des reportages, des invitations à des conférences (la plus étrange a certainement été ce colloque sur la Loi sur les langues officielles du Nunavut). Dans tous les cas, j’ai découvert des communautés dynamiques. Certes, elles sont aux prises avec des problèmes terribles, dont l’assimilation, mais elles se battent comme des lions pour l’éducation et la santé, avec des résultats certains. En matière d’intégration des immigrants, de gestion scolaire et de promotion de la culture, certaines communautés ont des réalisations exemplaires qui seraient applicables au Québec. Et le fait qu’il continue de nous venir des Lisa LeBlanc, des Damien Robitaille, des Hay Babies et autre Radio Radio prouve bien que les « dead ducks » ne sont pas si « dead » que ça.

Brassage culturel

Les Québécois ont une image très « ceinture fléchée » de la francophonie canadienne, mais j’ai observé exactement le contraire. Marie-Claude Rioux, la directrice générale de la Fédération acadienne de Nouvelle-Écosse, m’a fait faire le tour du personnel de la Maison acadienne de Dartmouth. Ses deux adjoints sont un Belge et un Égyptien. Au service des finances, trois Québécois et un Marocain, dirigés par une anglophone. Bref, on est passés en trente ans d’une francophonie ethnique à une francophonie multiculturelle. Conséquence pratique : le nombre de francophones hors du Québec oscille entre un et trois millions, selon la manière dont on fait le compte. Ce n’est pas une anecdote : c’est partout comme ça.

Toutefois, dans bien des provinces, la présence francophone est parfois affaiblie par des divisions entre cinq catégories de francophones qui se mélangent parfois très mal :

Les francophones de souche, acadiens ou canadiens-français, ont parfois des réflexes de repli ;

les Québécois affichent ouvertement leur supériorité ;

les Français aussi ;

les immigrants francophones sont perdus ;

et les anglophones bilingues, dont certains qui sont presque de culture francophone, sous souvent perçus comme le grand méchant loup.

Le rapprochement entre ces cinq groupes est l’enjeu partout. Parfois, c’est le gouvernement qui résiste — c’est le gros enjeu politique des écoles du Yukon, actuellement. Parfois, c’est la communauté. Ici, telle association provinciale en est encore au Notre Père. Là, la société franco-manitobaine, dont le président était un vétérinaire sénégalais, a établi une politique d’élargissement de sa base dès 2001. « En 2014, la Fédération acadienne de Nouvelle-Écosse a tranché qu’un Acadien, c’est quelqu’un qui se dit acadien et qui veut s’intégrer, explique Marie-Claude Rioux. On n’est plus dans la ligne ancestrale. »

Cette problématique ressemble très étrangement à l’expérience des Québécois, qui ont redéfini plusieurs fois leur identité depuis soixante ans et qui digèrent encore les conséquences d’être sortis, officiellement, de l’ethnie. À la rigueur, on admet que Boucar Diouf est francophone. Mais souvenez-vous de la polémique autour de la nomination de Michael Sabia à la Caisse de dépôt et placement !

Les francophones des autres provinces se posent exactement les mêmes questions, et nous pourrions beaucoup apprendre de leurs efforts. Si vous en êtes encore aux « cadavres encore chauds », vous avez le même problème que le ministre Fournier.

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