Ce problème qui n’est pas nommé

Le débat sur le renouvellement de la politique d’immigration et sa capacité d’aider à réduire le problème de rareté de main-d’oeuvre au Québec occulte largement un facteur important, sinon le plus important de tous dans notre difficulté à intégrer ces travailleurs d’ici et d’ailleurs.

Les consultations publiques menées par le gouvernement Couillard sur le renouvellement de la politique québécoise en matière d’immigration battent leur plein depuis la semaine dernière. Qualifiée de « moment historique » par la ministre de l’Immigration, Kathleen Weil, la démarche se veut « un appel à agir collectivement pour défoncer les barrières qui nuisent à l’intégration des personnes immigrantes et des minorités ethnoculturelles, en particulier dans le domaine de l’emploi ».

L’enjeu est notamment important dans un contexte de rareté grandissante de la main-d’oeuvre avec le vieillissement de la population, surtout quand on sait que le taux de chômage de la population immigrée était de 11,2 % en 2011, contre 7,2 % pour l’ensemble des Québécois et 6,5 % pour la population native.

L’une des solutions qui semblent faire consensus est qu’il faudrait assurer un meilleur arrimage entre les critères de sélection des nouveaux venus et les véritables besoins de l’économie québécoise. On accueillerait trop de diplômés universitaires et pas assez de techniciens qualifiés au goût des entreprises. Dans le secteur manufacturier, « les emplois sont très spécifiques et requièrent un savoir-faire et une expérience que seules les entreprises peuvent correctement reconnaître », a affirmé Éric Tétrault, des Manufacturiers et Exportateurs du Québec, tout en ajoutant que l’une des choses dont on manque le plus est « des travailleurs manutentionnaires ».

Contrairement à d’autres, le secteur des affaires en a unanimement appelé à un relâchement des critères de sélection basés sur la maîtrise du français en même temps qu’une plus grande valorisation de l’anglais, avant d’aller retrouver la grande entente générale pour une meilleure reconnaissance des diplômes étrangers.

Quelles sortes de qualifications ?

Ce discours sur la nécessaire adéquation entre la formation de la main-d’oeuvre et les véritables besoins des entreprises est aussi souvent évoqué lorsqu’il est question de l’école au Québec. Outre le fait qu’on lui reproche de rétrécir l’éducation à un rôle étroitement utilitariste, il y a aussi le problème de la capacité des autorités gouvernementales et même des entreprises elles-mêmes de savoir d’avance ce dont elles auront exactement besoin dans le futur. Les entreprises embauchent souvent des travailleurs surqualifiés parce que cette main-d’oeuvre est disponible, mais aussi parce que les tâches se complexifient sans cesse, disaient des experts à un colloque organisé sur la question par l’Institut de la statistique du Québec ce printemps. Et comme elles ne savent pas ce qui les attend, elles préfèrent pouvoir compter sur des employés mieux à même de s’adapter.

De plus, la surqualification n’est pas toujours un problème, notaient ces mêmes experts. Elle sert souvent aux jeunes travailleurs, comme aux nouveaux arrivants, à apprendre les us et coutumes de leur terre d’accueil et à acquérir de l’expérience professionnelle.

Ça commence par la lettre « r »

Restent quand même tous ces immigrants qui n’arrivent pas à se trouver un emploi à la hauteur de leurs diplômes, même après une période normale d’adaptation. Une analyse fine des données par les chercheurs Jacques Ledent et Alain Bélanger de l’INRS a montré que le principal facteur explicatif n’est pas l’origine étrangère du travailleur ni de son diplôme, mais la couleur de sa peau. Une fois toutes les variables isolées, comme la langue, l’âge, le sexe ou l’expérience professionnelle, on voit que les principaux écarts avec la majorité de la population québécoise se trouvent, dans l’ordre, chez les Philippins, les Noirs, les Latino-Américains et les Sud-Asiatiques.

Une étude de la Commission des droits de la personne a fait une démonstration à la fois éclatante et déprimante de cette discrimination des minorités visibles en 2012. Elle a soumis à des employeurs québécois des candidats fictifs dont les profils étaient en tout point les mêmes à l’exception de leurs noms. Les Tremblay et les Bélanger se sont révélés avoir au moins 60 % plus de chance d’être invités à un entretien d’embauche que les Sanchez, Ben Saïd et Traore. Ces derniers ont même été, une fois sur trois, purement et simplement ignorés.

Le taux de chômage des immigrés en 2011 baissait de 18,5 % à 11,2 % puis à 8,7 % s’ils étaient au pays respectivement depuis moins de 5 ans, depuis 5 à 10 ans ou depuis plus longtemps. Le taux de chômage des membres des minorités visibles nés au Québec était de 12 %.

Presque personne n’a parlé du problème de racisme lors des consultations publiques des derniers jours, à part la Commission des droits de la personne.

« Il y a une grande préoccupation par rapport à la deuxième génération [d’immigrants], qui se sent exclu de la société québécoise », a justement admis Kathleen Weil, citant le cas de la communauté noire anglophone, « qui est peut-être la communauté qui souffre le plus d’exclusion ».

On a beaucoup dit, depuis des mois, combien il est important de bien expliquer aux nouveaux arrivants les valeurs fondamentales sur lesquelles souhaite se bâtir le Québec. Nous devrions peut-être nous les rappeler à nous aussi de temps à autre.