Petite musique en boucle

Le nouveau roman de Jacques Poulin diffuse un lourd parfum de nostalgie.
Photo: Christian Desmeules Le nouveau roman de Jacques Poulin diffuse un lourd parfum de nostalgie.

Dès les premières pages, un sentiment s’installe, une image finit par s’imposer. Celle d’une vieille tante qu’on aime bien, accueillante et chaleureuse, qui nous reçoit toujours avec son sourire sincère, une paire de pantoufles en Phentex et le même plat de bonbons présenté d’une main tremblante. Des berlingots décolorés, des réglisses, des bonbons au miel ou à l’anis, des caramels un peu durcis. Des bonbons qu’on a pourtant aimés un jour, mais à présent un peu défraîchis, rarement renouvelés, et qu’elle ne sort plus, on s’en doute, que pour la forme.

Le monde change, nous avons changé avec lui, mais certaines choses, certaines personnes persistent dans leur fidélité touchante au passé et à l’identique. Mais comment dire la lassitude, la déception, l’ennui ? Un jukebox dans la tête, 14e roman de Jacques Poulin depuis Mon cheval pour un royaume (Leméac), paru en 1967, nous en fournit peut-être la clé.

Alter ego discret de Jacques Poulin depuis Volkswagen Blues (Babel) en 1984, l’écrivain Jack Waterman habite au 12e étage d’une tour d’habitation du quartier Saint-Jean-Baptiste, à Québec. Personnage discret, modèle de compassion et de douceur mais aussi d’immaturité, il écrit debout en raison de graves maux de dos, fidèle à sa production quotidienne d’une demi-page.

En prenant l’ascenseur, un jour qu’il allait acheter le journal, une jeune fille inconnue (« vingt-cinq ou trente ans ») l’aborde : « J’ai lu tous vos livres et… je vous ai fait une petite place dans mon coeur. » Ému aux larmes par cette déclaration, muet devant la beauté de la jeune femme (une rousse qui s’appelle Mélodie), le vieil écrivain décide de la suivre dans la rue, se disant, comme piqué par une mouche, qu’elle est peut-être sa « dernière chance ». La dernière occasion d’aimer, d’être aimé, voire de s’approcher de son idéal de beauté.

Écoutez la chanson bien douce

Ce nouveau roman de Jacques Poulin diffuse un lourd parfum de nostalgie, dominépar les vieilles chansons de Montand, de Ferré, de Brel ou de Barbara que le narrateur sait convoquer à volonté au moyen du jukebox qu’il a, explique-t-il, dans la tête.

Un climat d’inquiétude artificiel tenant à bien peu de chose — climat aussi devenu récurrent dans les derniers livres de Poulin — permettra au vieil écrivain et à l’inconnue de se rapprocher. Mélodie, dira-t-elle à Waterman, croit qu’elle est suivie par un homme qui aurait vaguement cherché à abuser d’elle il y a une dizaine d’années, un bouncer du nom de Boris qui pourrait même avoir emménagé au 12e étage de leur immeuble. Une intrigue grotesque et caricaturale, qui plus est superflue, à laquelle on ne croit pas un instant.

Dès lors, cette menace floue leur fournira un prétexte pour se raconter des épisodes de leur vie. Peu à peu, un peu à la manière des contes des Mille et une nuits, le récit se développe.

Racontant quelques souvenirs de son enfance ou de ses longs voyages aux États-Unis, Waterman se souvient aussi de ses années à Paris, alors qu’il occupait une loge de concierge (comme Jacques Poulin lui-même), un appartement forcément minuscule qu’il s’est vu obligé de quitter en raison du bruit occasionné par des travaux interminables à l’étage du dessus. Personnage timide et d’une extrême douceur, il est parfois aussi capable d’humeur grinçante envers ses collègues qu’il appelle les « écrivains médiatiques ».

Orpheline qui n’a jamais connu ses parents, Mélodie, elle, a plutôt vécu la ronde des centres d’accueil, de la drogue et de la rue, des fugues. À 16 ans, elle a trouvé refuge dans un centre d’aide pour femmes en difficulté de Limoilou, chez Petite Soeur, où elle a découvert les livres de l’écrivain. Avant de s’enfuir aux États-Unis et d’aboutir à San Francisco munie d’une lettre de recommandation pour Lawrence Ferlinghetti, poète et propriétaire de la mythique librairie City Lights.

Entre ces deux-là, confidences pour confidences, la confiance s’installe. « Le sentiment que j’éprouvais pour elle se situait dans une zone mystérieuse, quelque part entre l’amour et l’amitié », se dira Waterman. De façon encore plus vague : « C’était comme si nous partagions la chaleur d’un feu de bois. »

Un air connu, trop connu

Tout cela est mince, il faut le reconnaître, de plus en plus mince. Apogée d’un malaise qui ne fait que croître depuis ses deux ou trois derniers titres, Un jukebox dans la tête est sans doute l’un des livres les plus faibles de l’écrivain de 77 ans.

Si Les grandes marées, Volkswagen Blues, Le vieux chagrin, La tournée d’automne ou La traduction est une histoire d’amour (Leméac/Actes Sud) avaient tous leur personnalité propre, les derniers romans, sur fond de vague quête amoureuse, présentent chaque fois les mêmes ingrédients : une jeune femme rousse un peu androgyne, quelques chats, une menace imprécise et sans queue ni tête, une sexualité ambiguë et source de malaise, un personnage vieillissant doucement misanthrope qui relaie pour un nouvel auditoire — c’est ce qu’il croit — une éthique de la littérature puisée chez Ernest Hemingway ou Gabrielle Roy. Et des invraisemblances à la pelle.

L’écrivain ressasse de plus en plus ses propres clichés en donnant l’impression de lui-même s’ennuyer. Il le fait certes au moyen de sa « petite musique » bien reconnaissable, avec ses notes de mélancolie et de minimalisme, ses variations sur les mêmes thèmes et les mêmes motifs.

Mais la mélodie déjà limitée se répète de manière obsessionnelle et le jukebox, lui, s’entête à jouer encore et toujours le même disque dont les sillons, à l’évidence, commencent à faire entendre leur usure.

Et cette musique-là, croyez-moi, elle est d’une tristesse infinie.

Je m’étais rendu compte d’une chose importante : les récits en alternance avaient le don, presque magique, de nous rapprocher. Comment pouvait-on expliquer ce phénomène ? N’étant expert ni en linguistique ni en psychologie, je n’en savais rien. Mais je sentais que chacune de nos histoires faisait battre nos coeurs à l’unisson. C’était comme si nous partagions la chaleur d’un feu de bois.

Je m’étais rendu compte d’une chose importante : les récits en alternance avaient le don, presque magique, de nous rapprocher. Comment pouvait-on expliquer ce phénomène ? N’étant expert ni en linguistique ni en psychologie, je n’en savais rien. Mais je sentais que chacune de nos histoires faisait battre nos cœurs à l’unisson. C’était comme si nous partagions la chaleur d’un feu de bois.

Un jukebox dans la tête

Jacques Poulin, Leméac, Montréal, 2015, 152 pages



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