Ahhh… Bordeaux!

Entonnage des 2010, ici au Château Le Gay (Pomerol)
Photo: Jean Aubry Entonnage des 2010, ici au Château Le Gay (Pomerol)

Nous buvons trop peu de bordeaux ? Allez, ne le niez pas, c’est ringard aujourd’hui de boire les vins de la Gironde. Nommez-moi, d’ailleurs, une seule carte de vins dans la restauration québécoise où la prestigieuse appellation s’affiche avec un minimum de candidats ? Full has been !, dirait le cousin parisien, « du vin de mononcle », lancera le sommelier hipster du Mile-End. Il y a pourtant quelque 1164 produits à la SAQ dans une fourchette de prix située entre 13,65 $ et 6930 $ (pour un Palmer 1945) à se mettre sous la dent, alors ?

Vrai que le bordeaux s’est lui-même piégé avec une production de masse souvent dénuée de caractère, avec des vignobles qui auraient dû depuis longtemps être arrachés, en plus de véhiculer cette image solidement ancrée dans les esprits qu’il est hors de prix. La faute aux 3 % de l’élite des grands crus qui ont depuis belle lurette fait faux bond à la base de leurs fidèles sous les caresses médiatiques d’un certain Robert Parker ? Moi, j’aime le bordeaux. Je veux dire ce vin digeste qui n’en fait pas trop (lire : sans se donner des airs de Nouveau Monde !), qui sait débusquer et faire valoir le terroir, avec esprit. Il existe encore, rassurez-vous !

À preuve, le thème fort prisé cette semaine pour cette incursion bordelaise où les Amis du vin du Devoir ne se sont pas fait prier une seconde. Surtout que le superbe millésime 2010 abonde encore en tablette. Moyenne des prix par bouteille : 38 $. À noter : il reste trois places pour le thème Bourgogne, le 2 mars prochain (guideaubry@gmail.com). Les voici résumés:

Château Reynon 2013, Bordeaux (23,30 $ – 11170486) : référence ultime en matière de sauvignon blanc bordelais, le blanc sec de Denis Dubourdieu brille encore une fois par cette luminosité, ce scintillement fruité qui vous place le nez et le palais en mode aussi émotif que réceptif. Vivacité d’esprit pour un discours intarissable où les saveurs se bousculent, bondissent et touchent leur cible, avec ce rien canaille et sans prétention. Une référence, vous dis-je. (5) ★★★ Moyenne du groupe: ★★★1/2

Saint-Émilion 2013, Jules Lebegue (21,70 $ – 023358) : je n’ai pas dégusté ce vin depuis… depuis, disons décembre 1955, alors que la bouteille valait 1,40 $ à la Commission des liqueurs de Québec. Je blague à peine. Un classique des tablettes, ma foi pas si mal malgré une légère verdeur du côté de la pilosité des tanins. Plutôt léger de ton, souple, frais, droit et bien net, sans ce charnu charmeur lié au merlot bien dans sa peau. (5)★★. Moyenne du groupe: ★★

Château Fougas Cuvée Prestige 2010, Côtes de Bourg (20,70 $ – 10392896) : il y a le sous-sol local qui griffe ici le merlot (complété par 25 % de cabernet sauvignon) en lui assurant une mâche serrée, mais fraîche. Il y a le fût qui complète le tableau avec sa touche créosote/fumée. Il y a enfin un fruité qui ne manque pas d’éclat, de maturité, de spontanéité, bien décidé à vous faire boire sain et avec entrain. Surtout sur la côte de porc grillée aux oignons caramélisés. Un bio digeste qui met du temps à s’ouvrir mais qui mérite l’attente. (5)★★★ ©. Moyenne du groupe: ★★1/2

Château Haut-Bertinerie 2010, Blaye Côtes de Bordeaux (25,20 $ – 10808610) : le cabernet sauvignon sous le climat blayais (ici pour 40 %) « éduque » ici le merlot, qui ne se fait pas pour autant mener par le bout du nez. La robe est riche, « juteuse » aurait dit le gourmand, les arômes larges, un brin vineux, alors que la bouche offre structure et matière fruitée, le tout prolongé par la touche exotique (noix de coco) du boisé. L’entrecôte s’impose. Désolé pour les végétariens. N’a pas dit son dernier mot. (5+)★★★ ©. Moyenne du groupe: ★★★

Château d’Aiguilhe 2009, Castillon Côtes de Bordeaux (42,25 $ – 11373700) : la démarche est ambitieuse et le traitement princier, ici, comme pour les autres propriétés de la maison Von Neipperg. Ajoutez ce millésime flamboyant, d’une sève à faire rougir les joues de dames de la plus haute vertu, et vous êtes en selle pour un joli galop ! La combinaison merlot (80 %) et cabernet franc tire vers le haut un rouge dense, profond et parfaitement circonscrit, à la fois riche et velouté, avec des tanins abondants construits avec une rare habileté derrière leur écrin boisé sophistiqué. Puissant, long en bouche. Séduisant maintenant, mais pourra tenir. On a su ici tirer le maximum des possibilités du terroir. (5+)★★★★ ©. Moyenne du groupe: ★★★1/2

Grand Vin de Reignac 2010, Bordeaux Supérieur (45 $ – 12484823) : dans un style moderne, un rouge dont l’ambition assumée est d’être au premier plan, sinon de l’appellation, du moins parmi les grands bordeaux de la Gironde. Pari tenu ? Je demeure perplexe. Le vin ratisse large, il est vrai : robe, intensité, texture, armature tannique et fruitée, intégration boisée, tout y est. Mais il y manque cette étincelle de terroir, cette « souvenance » minérale des grands. Sans doute est-il encore trop jeune. Une grosse pointure qui n’a pas impressionné la majorité pour autant.(10+)★★★1/2 ©. Moyenne du groupe: ★★★

Le Petit Lion du Marquis de Las Cases 2010, Saint-Julien (95,50 $ – 11637349) : si le Clos-du- Marquis demeure le second vin du grand Léoville à partir de vignes plus anciennes situées hors du lieu-dit « Le Grand Enclos », ce Petit Lion, lui, est issu de jeunes vignes intra muros de cette même parcelle jouxtant Château Latour. Passons sous silence le prix, mais admettons tout de même la race indéniable des tanins, à la fois fins, parfumés, suintant la roche mère tant il y a une impression minérale qui se dégage ici. Tout y est, à l’exception peut-être d’une profondeur plus appuyée. Tous ont perçu, à l’aveugle, la véritable race du grand bordeaux, dans l’orbite tout de même du « grand vin ». (5+)★★★1/2 ©. Moyenne du groupe: ★★★★

Château d’Agassac 2010, Haut-Médoc (31 $ – 11639977) : tout au sud du Haut-Médoc, un rouge qui en « agace » plus d’un, non seulement parce qu’il échappe à la prétention que se donnent parfois les grands du Médoc, mais parce qu’il sait offrir encore à bon prix une certaine idée du beau bordeaux de terroir. Traité aux petits oignons, cet assemblage pour parts (presque) égales de merlot et de cabernet sauvignon (+3 % cabernet franc) offre une palette réjouissante de saveurs, des assises tanniques nobles et soutenues, une fraîcheur et une jolie tenue. À défaut de longueur, cependant. Compagnon accessible pour une table festive. (5+) ★★★1/2 ©. Moyenne du groupe:★★★1/2

Autres choix pertinents : Château Godard Bellevue 2009, Francs Côtes de Bordeaux (19,45 $ – 914317 – (5)★★★), La Petite Cardonne 2011, Côtes de Bourg (24,15 $ – 919068 – (5) ★★★ ©), Château Montaiguillon 2012, Montagnes St-Émilion (24,60 $ – 864249 – (5)★★★).

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1 commentaire
  • Jean Bédard - Inscrit 6 février 2015 12 h 36

    "Passons sous silence le prix..."

    Voilà le problème. Il y a trente ans, on pouvait goûter sans se ruiner les grands crus de Bordeaux et de Bourgogne, et comprendre la quintessence que peuvent offrir ces vins. Quand il faut maintenant payer près de cents dollars pour "un petit frère" de ces grands crus, on est rendu dans les clubs privés. Privés de moyens, on doit se rabattre sur la lecture des fiches de dégustation.
    Je me compte chanceux d'avoir des souvenirs de ces grands crus et des repères de ces nuances qui nous faisaient frétiller les papilles et vibrer l'imaginaire de plaisir. Il reste de bons vins, mais il est difficile de retrouver l'arôme et la finesse des grands crus. La manne est passée, marché oblige.