Cette détestable égalité

Il était écrit dans le ciel que le gouvernement Couillard finirait tôt ou tard par imposer la clôture du débat sur le projet de loi 10, qui provoquera un chamboulement des structures du réseau de la santé, pour le meilleur ou pour le pire. Ce bâillon risque fort de ne pas être le dernier.

Si importante que soit la réforme projetée par Gaétan Barrette, ses effets concrets demeurent très difficiles à évaluer pour le commun des mortels, et même, semble-t-il, pour le Collège des médecins, qui dit ne pas voir où le ministre veut en venir.

En revanche, tout le monde semble parfaitement comprendre l’essentiel du projet de loi 20, même si les modalités des quotas de patients que M. Barrette veut imposer aux omnipraticiens restent à être précisées. Certes, l’abolition des agences de santé et la réduction draconienne du nombre d’établissements ne sont pas anodines, mais le débat sur le projet de loi 10 était un simple échauffement. La vraie bataille portera sur les quotas.

Le ministre affirme que la crainte d’un effondrement de la médecine familiale ou de l’abandon des cas les plus lourds afin de satisfaire les nouvelles exigences n’est pas justifiée et qu’une meilleure connaissance de son projet permettra de la dissiper.

M. Barrette est un excellent communicateur et il devrait certainement prendre plus de temps pour présenter l’ensemble du portrait. Contrairement à ce qu’il prétend, rien dans le droit parlementaire ne lui interdit de faire connaître dès maintenant les dispositions réglementaires qui régiront l’application des quotas.

 

S’il s’agissait d’une simple question de réorganisation du travail qui permettrait un meilleur accès aux soins, on pourrait toujours espérer trouver un terrain d’entente, mais la rage que le projet de loi 20 provoque chez les médecins laisse penser que le souci du bien-être des patients, si sincère qu’il puisse être, n’est pas leur seule motivation.

Dans une entrevue accordée à La Presse, M. Barrette a expliqué qu’il ne voyait aucune raison d’exiger moins des femmes médecins que de toutes les autres femmes qui sont sur le marché du travail, qui souhaiteraient elles aussi avoir la possibilité de mieux concilier le travail et la famille. Cela vaut tout autant pour les jeunes médecins, hommes ou femmes. Et cela devrait aussi valoir pour les spécialistes.

S’il est indéniable que bien des médecins travaillent autant et souvent plus que la moyenne des travailleurs, il est tout aussi clair que le haut niveau de leur rémunération leur donne le loisir de travailler moins tout en conservant une grande qualité de vie.

Après qu’ils ont bénéficié aussi longtemps d’un statut privilégié au sein de la société québécoise, on peut très bien comprendre leur déplaisir devant cette détestable égalité que M. Barrette veut leur imposer au nom du « contrat social » qu’ils ont conclu avec les contribuables qui ont assumé les coûts de leur formation.

« C’est l’opposition du besoin de l’individu au besoin de la collectivité », a lancé le ministre. Après le corporatisme étroit auquel il nous avait habitués à l’époque où il présidait la Fédération des spécialistes, cette nouvelle sensibilité aux droits collectifs a de quoi faire sourire, ou enrager, mais on a maintenant l’habitude de la géométrie extrêmement variable de ses principes.

 

L’automne dernier, M. Barrette avait réussi à arracher une entente sur un rééchelonnement du rattrapage salarial que le gouvernement Charest avait consenti aux médecins spécialistes, mais l’affrontement qui s’annonce est d’une tout autre nature.

À bien des égards, la réaction au projet de loi 20 rappelle la lutte que la profession médicale avait menée contre la création du régime d’assurance maladie par le gouvernement Bourassa (1970), qui avait même dû décréter le retour au travail des spécialistes, qui étaient allés jusqu’à déclencher une grève.

Il est fort probable que le débat à l’Assemblée nationale se terminera encore une fois par un bâillon, mais le plus important sera de faire en sorte que les médecins adhèrent à la réforme une fois que le projet aura force de loi. Il est indispensable qu’à défaut d’avoir gain de cause, ils aient au moins l’impression d’avoir été traités avec respect.

Si le passé est garant de l’avenir, il y a de quoi être inquiet. C’est un euphémisme de dire que la délicatesse n’est pas la première qualité de M. Barrette, mais il y a des limites. Quelle que soit la langue de son interlocuteur, le terme « bullshit » ne devrait pas faire partie du vocabulaire d’un ministre.

Peu importent les divergences de vues, la discourtoisie permanente qui le caractérise ne peut qu’être contre-productive. Le président de la Fédération des omnipraticiens, Louis Godin, a raison : « Tu ne peux pas insulter les médecins sans arrêt. Ce n’est pas un jeu. Ça va avoir des conséquences. »

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12 commentaires
  • Jacquelin Beaulieu - Inscrit 5 février 2015 06 h 21

    La discourtoisie est un euphémisme ......

    Le docteur Barrette est un grossier personnage et un mal-élevé qui se comporte en tyran face a ses confrères qui sont devenu par esssence ses adversaires ..... Il se comportait en buldozer comme président du syndicat de la FMSQ et continue d'utiliser les mêmes méthodes comme ministre de la santé ....
    A ses yeux les oppositions , les fédérations de médecins , l'ordre des médecins , tous les intervenants ont tord et il est le seul a avoir le pas ..... Pathétique et très dangereux pour notre système de santé ....

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 5 février 2015 08 h 15

    Serait-ce de l'intégrisme nouveau genre...

    ( voir et lire le 9 paragraphe)

    définition de l'intégrisme: "refus de toute évolution....au nom du respect de la
    tradition".

    et cette citation tombe à pic: "l'intégrisme est une nostalgie du passé qui se prend pour une référence de l'éternel" l'auteur est un cynique??...m. Borne

    • Benoit Toupin - Abonné 5 février 2015 11 h 14

      A mon avis, parler d'intégrisme et de refus d'évolution est une mauvaise piste. Les bons choix sont ceux qui font appel à une évaluation basée sur la science, l'expertise et la diversité d'opinion; le mode d'opération Barette est très loin de ce modèle et il faut s'inquiéter des résultats.

      C'est ce manque d'analyse véritable qui suscite la résistance et avec raison. Qui peut dire que la Loi 10 apportera les bienfaits, les économies ou les catastrophes appréhendés? Dr Barette demande de le suivre sur la base de personnalité et de sa vision personnelle. Le système de santé ne lui appartient pas; il en est le dépositaire très temporaire, surtout si la suite des choses est malheureuse.

      Cet homme déterminé et téméraire avoue choisir les arguments selon ses objectifs; au diable la vérité et l'objectivité... La vigilance s'impose.

  • François Dugal - Inscrit 5 février 2015 08 h 36

    Les insultes

    Depuis des décennies, les ministres de l'éducation successifs ont méprisé et insulté les enseignants; cela n'avait pas l'air de vous titiller, monsieur David.

  • Claude Bariteau - Abonné 5 février 2015 08 h 37

    Bâillon. Non.

    L’imposition d’un bâillon pour adopter une réforme aux effets positifs nébuleux laisse songeur, surtout que le gouvernement Couillard (42 % de soutien populaire) dispose d’avis souvent questionnés sur les dérives du système actuel, notamment celles concernant la disponibilité des médecins.

    Une des causes de cette disponibilité ciblée fut le recours aux médecins de famille pour supporter le travail des spécialistes dans les hôpitaux. Il en découla des modifications des activités médicales des médecins de famille.

    Avec l’augmentation de médecins, spécialistes et autres, la situation dans les hôpitaux s’est corrigée et plusieurs médecins de famille se trouvèrent dans un univers au sein duquel il y avait de l’espace pour réaliser leurs pratiques antérieures.

    Changer la structure du système de santé ne corrigera pas les pratiques qu’ils ont développées. Ça donnera seulement plus de pouvoir au ministre pour imposer ses vues et, conséquemment, provoquer des sorties s’il entend imposer des quotas au nom de l’obligation de services des médecins envers la population.

    Lorsque les médecins de famille furent sollicités pour alléger les spécialistes, ils en tirèrent des avantages divers. Aussi n’est-il pas surprenant qu’ils entendent négocier un protocole pour s’investir d’avantage au service de la population, qui implique des ajustements dans les activités qu’ils réalisent et le personnel qui les entoure.

    Tout ça ne s’impose pas. Surtout pas par un gouvernement qui s’imagine le peuple avec 42 % de son soutien. Dans un tel cas, la négociation s’impose. Les médecins, spécialistes ou de famille, ne sont pas des militaires sous le commandement d’un général qui s’imagine au-dessus du peuple.

    • Benoit Toupin - Abonné 5 février 2015 20 h 59

      Soutien du PLQ: 42% des 72% des électeurs soit 30% des électeurs (moins de 1 sur 3) Le vote pour le PLQ égale le nombre d'électeurs qui n'a pas voté...

      Notre mode de scrutin est désuet; pratique pour les partis ayant une clientèle captive comme le PLQ... Ils n'ont qu'à convaincre 10% des autres électeurs pour être élus majoritaires et nous dire ensuite qu'ils ont reçu un mandat clair pour tout ratatiner...

  • Jacques Gagnon - Inscrit 5 février 2015 10 h 48

    Une garantie

    Une chose est à peu près sûre, c'est que l'on passera encore une fois à côté du vrai problème.

    À quoi servira d'augmenter ces quotas ? Déjà, on voit son médecin de famille difficilement. Si on ajoute des patients ce sera pire. Déjà, quand on réussit à avoir un rendez-vous, on se présente souvent alors que l'on n'est pas malade, on fait une visite éclair qui pourrait être faite avec une super-infirmière.

    En fait, le problème vient quand on est malade et qu'on ne choisit pas le moment bien sûr. Alors, on va où ? À l'urgence. C'est là qu'il manque de ressources, sur la première ligne.

    Mais plus encore, il faut revoir complètement les rôles et constater que le médecin de famille peut être remplacé dans bien des endroits, par une infirmière.