À propos d’autocensure

Au cours de plusieurs interventions sur des plateaux de télévision et à la radio le mois dernier, je me suis rendu compte que les dessinateurs et les journalistes français assassinés à Paris auraient pu être moi ou quelques-uns de mes collègues américains. Mais ce n’était pas seulement la peur qui m’a stressé dans les 72 heures suivant le cauchemar de Charlie Hebdo.

Dans ces interviews, j’ai été interrogé sur des sujets familiers qui ont beaucoup influencé ma carrière de journaliste et d’éditeur : les principes auxquels je tiens depuis toujours. Cependant, je me suis retrouvé face à une contradiction qui divise le journalisme américain au moment où nous avons le plus besoin d’une unanimité mondiale contre la censure de la violence.

Malgré la publication des couvertures « blasphématoires » de Charlie Hebdo dans d’importants magazines et journaux — par exemple, le New Yorker et l’Huffington Post les ont reproduites sur leurs sites Internet et le Washington Post, après avoir hésité le premier jour, a fait pareil en imprimé —, le New York Times et l’Associated Press ont, pour leur part, choisi l’autocensure. Au même moment, des réseaux d’actualités, comme CNN et MSNBC, ont annoncé qu’ils ne montreraient pas les images qui ont provoqué les attentats.

Bien sûr, au moment de telles crises, les patrons de médias doivent chacun prendre en considération la sécurité de leurs employés, les traditions de la maison et le climat politique du moment. Ma décision était peut-être plus contrainte que celle de mes homologues, vu l’engagement historique de Harper’s Magazine dans la défense d’écrivains et de satiristes confrontés à la colère des islamistes radicaux. Malgré mes soucis de sécurité, sans parler de ma frousse personnelle, mon équipe m’a vite rappelé qu’hésiter deux minutes à me déclarer solidaire avec Charlie Hebdo nuirait gravement à la réputation de Harper’s.

En 1988, nous avons publié un extrait des Versets sataniques de Salman Rushdie et, plus tard, après la fatwa de l’ayatollah Khomeini, nous avons été à la tête de la contre-attaque qui a conduit à une manifestation de protestation des auteurs à New York. En 2006, nous avons aussi publié un essai d’Art Spiegelman qui a critiqué les célèbres caricatures danoises du prophète en passant par une discussion sur le sens et le but de la satire. Dans le cadre de l’essai, nous avons reproduit les dessins « offensants » pour les musulmans, ainsi que des caricatures antisémites (celles-là étant le fruit de compétitions satiriques sponsorisées en Iran et en Israël) pour justement démontrer que l’offense dépend largement de la cible et que, si on permet l’un, on doit permettre l’autre.

L’élément essentiel qui manque

En tant que juif et chroniqueur graphique de l’Holocauste, Spiegelman souligna ceci : « Ayant grandi avec deux parents qui avaient survécu à Auschwitz, j’ai été obligé de me réconcilier il y a longtemps avec les conséquences parfois douloureuses de soutenir la liberté de parole ». Spiegelman a cité Louis Brandeis, premier membre juif de la Cour suprême : « Si l’on a le temps d’exposer à travers la discussion les mensonges et les erreurs, de détourner le mal par les processus d’éducation, le remède vient plus de la parole que du silence forcé. »

L’autocensure, même si c’est pour défendre les innocents ou le bon goût, n’est pas un remède au fanatisme violent. Je sais que les dirigeants du Times et de l’AP diraient que leur refus de montrer des couvertures de Charlie Hebdo est tout simplement une question de gestion prudente, et non pas de timidité qui encouragerait les méchants.

Toutefois, je ne comprends pas comment on peut présenter et analyser la tuerie du 7 janvier sans montrer aux lecteurs et aux téléspectateurs un élément essentiel du récit : la chose même qui a suscité la rancune des assassins. Comment appuyer le droit de faire de la satire si on n’aborde pas l’oeuvre du satiriste ? Je ne crois pas à la provocation gratuite, mais les médias qui reculent devant la menace de la violence manquent de respect à leur public.

La réponse de la presse et du gouvernement américain au massacre reflète peut-être une tendance très américaine à répondre avec une politesse excessive à des actes manifestement impolis. Est-ce pour cela qu’aucun membre du cabinet d’Obama n’a participé à la manifestation de masse à Paris ? Dans mon milieu libéral, après les meurtres, j’ai entendu parler de l’obligation de « respecter les sensibilités musulmanes ». Les partisans de cette tolérance bien-pensante, je les renvoie à la dernière chronique d’Elsa Cayat, psychanalyste et chroniqueuse abattue dans les bureaux de Charlie Hebdo. Dans « La capacité de s’aimer », elle révèle une tendre sensibilité qui méritait, elle aussi, d’être défendue jusqu’à la mort.

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