Le débat oublié

Il aura fallu un juge de la Cour du Québec pour rappeler à tout le monde que, près de quarante ans après l’adoption de la loi 101, la situation du français à Montréal demeure très fragile.

On peut compter sur la détermination de ce défenseur acharné des droits de la communauté anglophone qu’est Brent Tyler pour que cette nouvelle contestation des dispositions de la Charte de la langue française relatives à l’affichage commercial se rende jusqu’en Cour suprême, mais c’est le diagnostic posé par le juge Salvatore Mascia qu’il faut surtout retenir.

« Même si le français est la langue d’une majorité de Québécois, il est minoritaire en Amérique du Nord. Comparativement à l’anglais — la langue dominante sur le continent (et même dans le monde) —, son pouvoir d’attraction est faible », estime-t-il.

C’est là tout l’enjeu du débat linguistique des dernières décennies. La loi 101 a largement contribué à redonner aux Québécois confiance en eux-mêmes, mais cela n’assure pas la pérennité du français. Le défi est de faire en sorte que son pouvoir d’attraction soit suffisamment fort pour que les immigrants trouvent intéressant de l’adopter malgré un environnement qui lui est défavorable.

Le juge Salvatore a fait valoir l’importance de la « valeur symbolique » de la « nette prédominance » du français dans l’affichage, que contestait un groupe de marchands anglophones, mais la projection de l’image d’un Québec français n’est qu’un moyen parmi d’autres. Une politique linguistique est un tout que maintient chacune des parties.

 

Il est remarquable qu’après avoir été omniprésente pendant si longtemps, la question linguistique ait été presque complètement évacuée du débat politique au profit de la laïcité.

On dira que l’impossibilité de faire adopter le projet de loi 14 sur la langue a tout naturellement amené le gouvernement Marois à se tourner vers un autre dossier, mais il était clair dès le départ que la charte de la laïcité n’avait pas plus de chances de rallier la CAQ. En réalité, on pensait surtout qu’un débat sur la laïcité serait plus rentable sur le plan politique.

Les attentats de l’automne dernier à Saint-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa puis le drame de Charlie Hebdo ont remis la lutte contre l’intégrisme à l’ordre du jour, et le PQ ne demande pas mieux que de voir les libéraux s’enliser dans ce débat comme ils l’avaient fait l’an dernier dans le cas du tchador. Le plus grand défi auquel le Québec fait face n’en demeure pas moins celui de la pérennité du français, sans parler de son épanouissement.

Les libéraux n’ont jamais osé révoquer la loi 101, dont ils avaient férocement combattu l’adoption en 1977. Ils se sont contentés de l’affaiblir le plus possible. Les signaux d’alarme ont eu beau se multiplier, leur prétendue « vigilance » ressemble plutôt à du laisser-faire, et Philippe Couillard n’entend manifestement pas mettre un terme à ce laxisme.

Cette procrastination, qui reflète fidèlement la volonté de la clientèle du PLQ, n’a rien d’étonnant. Ce l’est davantage de voir la question linguistique occuper plus de place dans le discours de la CAQ, qui entend lui donner un accent plus identitaire, que dans celui du PQ, même si les intentions concrètes de la CAQ demeurent passablement vagues.

 

Mercredi, à l’Université de Montréal, les candidats à la succession de Pauline Marois ont systématiquement évité de répondre à la question qui était posée sur la disproportion largement documentée entre le financement accordé aux universités anglophones et le poids démographique des anglophones. Seule Martine Ouellet a convenu qu’il faudrait établir un meilleur équilibre.

Certes, la question est délicate, mais les candidats auraient pu profiter de l’occasion pour aborder plus généralement celle de la langue de l’enseignement postsecondaire, qui a un effet déterminant sur la langue de travail, plutôt que de renchérir sur l’évidente priorité qu’il convient d’accorder à l’éducation.

Après plusieurs années d’un débat parfois houleux, les délégués au congrès péquiste d’avril 2011 avaient résolu d’étendre au niveau collégial les dispositions de la loi 101 qui régissent l’accès à l’école anglaise au primaire et au secondaire. Sous prétexte que la CAQ s’y opposait, le gouvernement Marois n’avait pas inclus cette mesure dans le projet de loi 14 et personne n’en a plus reparlé.

Le Québec est probablement le seul endroit au monde où l’enseignement dans une langue autre que l’officielle est subventionné à une telle hauteur. Dans une société à plus de 80 % francophone, la moitié des étudiants qui fréquentent le cégep anglais ne sont pas des anglophones. Cela illustre bien le faible pouvoir d’attraction du français qu’invoquait le juge Mascia, mais puisque le Québec sera bientôt un pays, les aspirants à la direction du PQ n’ont sans doute pas à s’en préoccuper.