Anne Frank en chacun de nous

Sur la scène du TNM, on retrouve Anne, si vivante sous les traits de Mylène St-Sauveur, caustique, curieuse, rebelle, dure ou douce, avec des éclairs de lucidité. Quant à Paul Doucet, trop souvent cantonné dans un registre de comédie, il a les épaules pour porter le rôle central du père.
Photo: Yves Renaud Sur la scène du TNM, on retrouve Anne, si vivante sous les traits de Mylène St-Sauveur, caustique, curieuse, rebelle, dure ou douce, avec des éclairs de lucidité. Quant à Paul Doucet, trop souvent cantonné dans un registre de comédie, il a les épaules pour porter le rôle central du père.

L’autre soir, je suis allée voir la pièce Le journal d’Anne Frank au TNM, comme on fait un pèlerinage sur des lieux depuis longtemps familiers. Nombreux sommes-nous à avoir entretenu une relation intime avec cette brillante jeune condamnée, figure étendard des victimes broyées par les plus atroces tyrannies. Ce journal-là, écrit dans des conditions extrêmes, nous parle — puisqu’on connaît son dénouement de nuit et de brouillard — des talents fauchés en herbe par la folie humaine, mais aussi de l’adolescence en butte aux hypocrisies des adultes, du quotidien rempli d’oublis et des peurs venues les transpercer.

On la connaît de l’intérieur, cette annexe-là en haut d’un bureau à Amsterdam, où Anne, sa famille et d’autres Juifs se cachaient des nazis, protégés par une Allemande, une Juste, avant qu’un voisin ne les dénonce pour mieux les précipiter dans l’abîme.

Nombreux sommes-nous aussi à avoir visité par la suite, dans la métropole néerlandaise, ces locaux exigus, à avoir gravi l’escalier intérieur qui mène au grenier où Anne vivait ses premières et dernières amours avec le jeune Otto, seul garçon de son âge à partager sa réclusion. Ça nous renvoyait à nos émois littéraires d’autrefois.

Mieux vaut découvrir l’univers d’Anne à l’âge même, 12 ans, 14 ans, où elle s’adressait à sa « chère Kitty ». Sur ce mélange de révolte, de désirs exacerbés et de dérision devant la parade des adultes, auxquels les dons de la jeune diariste offrent la vie, le jeune lecteur plaque sa soif d’émancipation, ses peines, ses doutes à lui.

Plus tard, il mesurera la pleine mesure de l’Holocauste. Plus tard, aussi, il saisira à quel point le cauchemar du milieu de vie d’Anne Frank avait offert à l’écrivain en elle le huis clos que de grands tragédiens durent recréer pour concentrer leur charge. Cette unité de lieu, épicentre des tensions humaines dans un climat de danger perpétuel, a fourni sa structure à tant d’oeuvres de fiction immortelles. Mais ici tout est vrai, capté en temps réel : grimaces, jeux, détresses et envols philosophiques d’étrange maturité. D’autant plus troublant…

Cette semaine, au TNM, j’ai vu des parents traîner leurs ados au théâtre. Les générations semblaient plus mélangées que d’habitude au parterre. Mais ça s’adressait d’abord à un public adulte, bien entendu.

Le poids des hantises

La Fondation Anne Frank avait commandé la pièce à Éric-Emmanuel Schmitt, et toute institution est quand même un moule. Alors, oui, la Shoah se posait en avant-plan, à travers le personnage du père, unique rescapé de l’annexe, au début lisant après la guerre ce journal écrit en amont. La mort future d’Anne Frank, emportée comme sa soeur par le typhus à Bergen-Belsen en 1945, étouffait çà et là son cri de vie.

Sur la scène, le décor ouvert ne laissait pas deviner l’étouffement des lieux réels où les huit reclus se marchaient sur les pieds en se tapant sur les nerfs.

Mais on retrouvait Anne malgré tout, si vivante sous les traits de Mylène St-Sauveur, caustique, curieuse, rebelle, dure ou douce, avec des éclairs de lucidité. Quant à Paul Doucet, trop souvent cantonné dans un registre de comédie, il a les épaules pour porter le rôle central du père. Car même si ce père manque de défauts, Doucet puise en lui une humanité sombre qui nous parle aussi.

Avant tout, Le journal d’Anne Frank place chaque spectateur devant ses hantises d’une planète à feu et à sang, ses questionnements personnels également.

Nul ne va voir une pièce les mains vides, mais en transportant ses bagages de lectures, de voyages, de films, d’informations captées et digérées, de réflexions enchevêtrées. Mille images mentales différentes se projettent alors sur les décors d’une pièce, sur ses dialogues, sur des jeux d’acteurs identiques. Mais l’angoisse diffuse est collective.

Et comment ne pas se référer aux commémorations entourant le 70e anniversaire de la libération d’Auschwitz, avec leur poids de récupération politique et d’absences remarquées — celle de la Russie — qui nous ramènent à l’Holocauste et à son héritage ?

Cantonné au passé ? Allons donc ! L’antisémitisme est vivant. Voyez, à Paris, les attentats meurtriers au magasin Hyper Cacher à la porte de Vincennes ! Mais cet antisémitisme-là puise désormais au lancinant conflit israélo-palestinien, avec une démarcation entre victimes et bourreaux moins facile à tracer.

Sur mon siège du théâtre, entre deux réparties d’Anne Frank, je revoyais ces juifs français et belges croisés en novembre à Tel-Aviv. Ils faisaient leur Alyah (retour en terre promise), effrayés par la recrudescence de l’antisémitisme en Europe, préférant Israël, ce baril de poudre, à un sol qui les rejetait. La langue française résonnait là-bas partout. De fait, jamais depuis 25 ans l’Hexagone n’aura-t-elle vécu pareille vague d’immigration vers Israël qu’en 2014. C’était avant les attentats de janvier, qui ont mis le pied sur l’accélérateur.

La semaine dernière à Paris, tendant l’oreille, j’entendais d’autres voix, je voyais d‘autres visages exprimer ce désir d’exode. « On ne peut plus rester en France, disait au Musée du Louvre deux gardiens d’origine juive. Il faut partir là-bas. » L’un, la soixantaine environ, visait l’horizon fin 2015, l’autre, plus jeune, ne croyait pas pouvoir boucler ses valises et fermer ses livres avant deux ans. Puis leur conversation s’estompa au fil de mes pas.

Mais j’imaginais des hordes de nouveaux Israéliens gruger des territoires palestiniens pour mieux s’établir dans un Proche-Orient en explosion. Chaque mouvement de la planète en entraîne un autre. L’autre soir au TNM, les traits d’Anne Frank se voilaient, pour revêtir aussi ceux de Sarah, d’Abdel, de Fatima.

Et fermant les yeux, je sentais le malheur envahir les adolescents de chaque côté des conflits du monde, où les victimes n’ont même plus l’apanage de la pureté d’une cause. Juste leurs yeux pour pleurer. Souvent des armes aussi.

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