La super rencontre

Rien dans les sports organisés que pratique le reste de la planète ne saurait se comparer au système de primes à la blessure instauré par la brigade des Saints de La Nouvelle-Orléans.
Photo: Steven Senne Associated Press Rien dans les sports organisés que pratique le reste de la planète ne saurait se comparer au système de primes à la blessure instauré par la brigade des Saints de La Nouvelle-Orléans.

«Vous entendez le bruit qu’ils font en se frappant les uns contre les autres dans le temps qu’ils veulent parer les coups pour envoyer cette boule du côté favorable. […] Il est fort ordinaire d’en voir estropiés pour le reste de leurs jours […]. Quelque accident que ce jeu puisse causer, ils l’attribuent au sort du jeu, et n’en ont aucune haine les uns contre les autres. »

Nicolas Perrot, qui explore, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, l’actuel Wisconsin et les territoires situés à l’ouest du Mississippi dans le dessein d’y étendre les réseaux français, décrit en ces termes le jeu de crosse qu’il observe alors chez les « Sauvages ». Référence européenne oblige, il compare ce brutal divertissement au jeu de longue paume, ancêtre français du très civilisé tennis. Mais pas plus à la paume que sur le court on ne risque sa peau : à l’aube des Lumières, le sport violent, comme la pratique du scalp, semble une particularité autochtone des Amériques, juste une autre découverte, comme le tabac et le maïs.

Lorsque j’ai lu ce passage des écrits de Perrot dans la passionnante anthologie de « récits des premières rencontres » colligée par Marie Hélène Fraïssé, je me trouvais déjà en pleine fièvre du Super Bowl. Je pouvais presque, en substituant à la boule ci-dessus un ballon ovale dûment gonflé à la bonne pression, croire que l’auteur du Mémoire sur les moeurs, coustumes et relligion [sic] des sauvages de l’Amérique septentrionale relatait une de nos bonnes vieilles parties de football du dimanche.

Du sport violent comme héritage

Depuis quelques années, de Denis Vaugeois à Roy Dupuis, la société blanche s’est efforcée, dans un louable esprit de justice historique, d’inventorier les richesses culturelles héritées du monde indien. La raquette à neige et le sirop d’érable viennent à l’esprit. Pas la chimiothérapie. L’inénarrable John Saul a même prétendu, dans Mon pays métis (2008), que la démocratie canadienne devait beaucoup à la représentation circulaire du monde propre à la pensée des Premières Nations (je cite de mémoire sa divertissante élucubration), plus, fallait-il comprendre, qu’à la forme de parlementarisme bipartisan dysfonctionnelle que nous tenons d’une triste monarchie raccrochée à ses pacotilles impériales.

Permettez-moi de soumettre ici une thèse autrement sérieuse : plus que les noms d’équipes d’inspiration guerrière ou totémique, comme les Black Hawks, les Chiefs et les Redskins, qui sont un équivalent onomastique du rite consistant à dévorer le coeur de l’ennemi pour s’approprier ses vertus, l’écrasement sans merci d’un adversaire contre la bande à 60 kilomètres à l’heure, au hockey, et le plaqué légal par coup de casque protecteur dans les rotules, au football, relèvent indéniablement d’une conception du jeu héritée de nos alliés amérindiens de la belle époque.

Il me semble que rien, dans les sports organisés que pratique le reste de la planète, ne peut se comparer au système de primes à la blessure instauré par la brigade défensive des Saints de La Nouvelle-Orléans il y a quelques années, ou au gros Ulf Samuelsson se vantant candidement, devant des journalistes après un match des Pingouins dans les années 1990, d’avoir utilisé son genou pour sortir un adversaire du match. De savoir cet autre sur une civière plutôt qu’au banc des joueurs était « un gros plus », à en croire le double champion de la Coupe Stanley.

Il y a bien, au soccer, le tacle vicieux, les crampons dans les tendons, mais rien pour faire oublier que la plupart des joueurs, au premier frôlement d’Adidas, partent dans des vols planés dignes des comédiens-acrobates de la troupe des 7 doigts de la main. Le rugby se veut un sport de contact sérieux, mais les types qui s’y adonnent craignent si peu de se faire décoller le ligament croisé antérieur d’un coup de heaume transformé en arme de combat qu’ils ressemblent à de gros nounours se taponnant en toute amitié. Ajoutons que, avant de découvrir les subtilités du double échec et du coup de hache dans les tibias en regardant évoluer Équipe Canada, les hockeyeurs russes faisaient figure de danseuses de ballet à côté de nos matamores sur patins.

Entre amour et guerre

L’anthologie de Fraïssé propose un riche survol d’une ère de découvertes, de rencontres et de relations couvrant tout le spectre entre amour et guerre, survol qui nous emmène des premières implantations vikings narrées par les sagas islandaises à l’aventure photographique d’un Edward S. Curtis désireux de capter, au tournant du dix-neuvième siècle, l’âme des habitants originaux du Nouveau Monde avant leur disparition programmée.

« Découverte » et « premières rencontres » sont des termes qui reflètent d’abord l’inconscience et l’esprit de conquête bouffi d’arrogance de la civilisation chrétienne — « prendre possession au nom du Roy de tout le pays habité et non habité », stipule modestement le mandat de l’expédition de 1670 à laquelle se joint Perrot — et dont l’histoire nous invite aujourd’hui à relativiser la portée, ce dont l’anthologiste est consciente : « La bibliothèque [des] authentiques premiers contacts se réduirait à presque rien. Car ceux qui prennent la plume, et racontent, ont presque toujours été précédés à bas bruit par des voyageurs sans mandats officiels : pêcheurs de morue, coureurs de pistes, chercheurs d’or ou d’esclaves… […] ; couteaux, pièces de drap, perles de fabrication semi-industrielle, chevaux (introduits par les Espagnols), circulent de proche en proche dans les communautés. »

Que ceux-ci soient troqués ou offerts en cadeau, nécessaires, utiles ou simplement décoratifs, l’Indien n’est pas différent de l’Homo sapiens moyen : il aime les objets. La pénétration se fait par le commerce, et les succès initiaux des Français auprès de ces nations ne s’expliqueraient pas autrement que par leur prodigalité. Comme le dit un chef : «les Espagnols […] ne nous traitent ny fusils, ny plomb, ny poudre, ny chaudières, ny couvertes, ny rien de toutes les marchandises que le Grand Chef François nous a données. Ainsy les François sont nos véritables amis ».

Bon match et bonnes pubs !

L’impensable rencontre. Chroniques des « sauvages » de l’Amérique du Nord

Marie Hélène Fraïssé, Albin Michel, Paris, 2014, 363 pages