Le talon d’Achille

En février 2011, le député de Lac-Saint-Jean, Alexandre Cloutier, siégeait à la commission parlementaire qui s’était saisie du projet de loi 399 présenté par son collègue de Beauharnois, Guy Leclair, qui visait à moderniser les dispositions du Code du travail relatives aux briseurs de grève pour tenir compte des nouvelles technologies, notamment Internet, qui permettaient de les contourner.

Comme tous ceux qui y ont assisté, M. Cloutier n’a certainement pas oublié la comparution de Pierre Karl Péladeau. Cela faisait deux ans que les journalistes du Journal de Montréal étaient en lockout et le grand patron de Québecor sentait bien qu’ils étaient à bout de souffle. Soit, le lockout était un « geste violent », mais il était essentiel à la création de la richesse, avait-il expliqué. Si la loi était modifiée, les entrepreneurs prendraient peur et les pertes d’emplois se multiplieraient.

Un an plus tôt, Péladeau avait profité d’une grande rencontre des décideurs économiques convoquée par le gouvernement Charest pour publier dans ses journaux une lettre incendiaire contre les syndicats, dont les privilèges exorbitants empêchaient les entreprises québécoises d’être concurrentielles. Il remettait en question aussi bien la formule Rand que la non-imposition des prestations que les travailleurs reçoivent de leur syndicat lors d’un conflit de travail. Les représentants patronaux présents à Lévis ce jour-là semblaient sincèrement se demander quelle mouche l’avait piqué.

Mercredi, à l’occasion du débat entre les candidats à la succession de Pauline Marois organisé par les associations étudiantes de l’Université de Montréal, M. Cloutier, lui-même favorable à une modernisation de la loi antibriseurs de grève adoptée par le gouvernement de René Lévesque, tout comme les trois autres adversaires de M. Péladeau, a demandé à ce dernier si sa pensée avait évolué depuis.

Le grand favori dans la course a patiné comme il le fait depuis des mois dès qu’on lui pose une question portant sur autre chose que la pluie et le beau temps. Lors des points de presse qui ont suivi le débat, aucun de ses rivaux n’a voulu remettre ouvertement en question son étonnante conversion au modèle québécois et aux vertus du syndicalisme, mais le doute sur la sincérité de ses nouvelles convictions sociales-démocrates apparaît clairement comme son talon d’Achille.

 

Après avoir d’abord déclaré forfait sous prétexte d’une tournée en région, M. Péladeau a compris qu’il serait délicat de bouder ce premier débat, tenu au surplus dans son alma mater. Au départ, son image vidéo devait être projetée sur l’écran géant installé dans la salle, mais il n’était pas question pour ses adversaires d’avoir l’air d’une bande de Lilliputiens donnant la réplique à Gulliver. Faute d’un écran de taille moyenne, il est finalement apparu sur un téléviseur trop petit pour qu’on puisse le voir correctement à moins d’être collé dessus.

En revanche, le son en provenance de la Côte-Nord était tout à fait adéquat. On ne peut pas tenir rigueur à M. Péladeau d’avoir été incapable de capter les signaux du modérateur qui lui demandait de conclure, mais tout le monde a pu constater qu’il s’appliquait à passer systématiquement à côté des questions.

En toute justice pour PKP, tous les autres candidats, à l’exception de Martine Ouellet, ont évité aussi soigneusement que lui de se prononcer sur la troublante disproportion entre le financement accordé aux universités de langue anglaise (29 %) et le poids démographique des anglophones (moins de 10 %). Mme Ouellet a simplement dit qu’il faudrait « améliorer l’équilibre du financement ».

En sa qualité de meneur, M. Péladeau doit s’attendre à être la cible de toutes les attaques au cours des prochaines semaines. Le flou sur son échéancier référendaire sera difficile à entretenir débat après débat. À moins que la direction du parti ne décide de le tirer d’embarras en limitant le nombre de confrontations sous le douteux prétexte que le PQ n’a pas suffisamment d’argent.

Bernard Drainville a profité de cette première passe d’armes pour mieux ajuster son discours à l’humeur des militants. Jusqu’à présent, il soutenait qu’un gouvernement péquiste ne pourrait tout simplement pas être prêt à tenir un référendum avant un deuxième mandat. Il envisage maintenant — sans grande conviction, il est vrai — qu’il puisse le faire dès le premier mandat.

S’il faut désigner un vainqueur, la palme revient à Alexandre Cloutier, qui semblait le mieux préparé. Maintenant que Jean-François Lisée n’est plus là pour jouer les iconoclastes, il faudra garder un oeil sur Pierre Céré. Il sait qu’il n’a aucune chance de l’emporter et il n’a jamais siégé à l’Assemblée nationale. Il aura beau jeu de reprocher aux autres les reniements et les promesses brisées par le gouvernement dont ils faisaient partie, sans avoir à se soucier lui-même du lendemain.

59 commentaires
  • Jean Jacques Roy - Abonné 29 janvier 2015 01 h 06

    Quel spectacle!

    Je n'étais pas dans la salle .... Mais, avec votre description des personnages, c'est comme si vos yeux m'auraient permis de tout voir et de saisir l'essentiel de ce pannel! Belle plume Monsieur David.
    J'aurais aimé cependant en savoir un peu plus sur ce qui s'est dit! Serait-ce que justement il ne se dit pas grand chose dans ce genre d'assemblé?

    • Luc Girard - Inscrit 29 janvier 2015 13 h 01

      Effectivement assez juste comme commentaire et je vous fais parvenir ma photo du débat avec "Max PKP Headroom" au centre, tellement surréaliste et malheureusement prophétique de l'encannement du PQ....
      http://hpics.li/81f9972
      [url=http://www.hostingpics.net/viewer.php?id=394502B8c

      Et pour le patinage pro-syndicat, on reviendra!
      Céré m'a plu par sa pertinence et son impertinence joyeuse... De bons moments à prévoir...

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 29 janvier 2015 02 h 48

    PK Péladeau ou Subban???

    Enfin quelqu'un d'autre qui trouve que jusqu'a présent, pour se prononcer sur les enjeux politiques de l'heure, PKP nous fait pour l'instant surtout de belles stepettes de patineur.
    Mônsieur ne se présente même pas en personne au débat, il trône sur un écran.

    Je pense que sa course à la tête du parti semble tellement gagnée d'avance que PKP à choisi de faire profil-bas, comme s'il y avait beaucoup plus à perdre pour lui, qu'a gagner.

    C'était vraiment empli d'émotion son poing levé en l'air, mais en tant que citoyenne membre de son Grand Rêve Commun, j'aimerais définitivement entendre des éléments concrets qui fassent de son Grand Projet une idée qui soit bénéfique pour la province.

    Il n'a rien avancé du tout, il a pris 2 semaines avant de réagir aux attentats du Charlie Hebdo et tout le monde sait qu'il travestit ses opinions sur la question syndicale pour s'iriser des couleurs du parti.

    Cloutier ne gagnera jamais même s'il était le mieux préparé, bien malheureusement, c'est toujours le plus célèbre qu'il l'emporte, PKP peut continuer de patiner avec son talon d'Achille, pas besoin d'etre devin pour savoir que même en ne montrant sa précieuse binette que sur un écran téléviseur, il rentrera comme une balle à la tête du parti québécois... Et ensuite se seront les positions syndicales du parti qui changeront si ça fait son affaire, chose qui n'arrivera jamais tant qu'il sera du bord du P.Q. Avant d'etre un patron pour québécor.

    Pour l'instant, même les péquistes ne sont pas des adulateurs de leur Sauveur, PKP devra faire de nets et foisonnants progrès s'il espère ne pas avoir levé ce lourd poing pour rien et embrigader un 25 pour cent supplémentaire de la population dans son projet souverainiste.

    On a déjà un PK pour le patin et nous l'aimons tant justement car il est unique.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 29 janvier 2015 14 h 18

      Bonjour! Madame Bouchard..PKP fait le moins d'apparitions possibles pour cacher ses faiblesses personnelles...

      Il sait que le PQ compte sur l'élan que ses journaux et autres médias peuvent donner sur l'opinion publique pour gagner un référendum en faveur de l'indépendance...indépendamment des qualités du chef...

      Mais, dans le grand sac de son Talon d'Achille, il y a l'image d'un magnat à la tête de son empire..Combien de québécois peuvent s'identifier à ce personnage?? Lévesque était "down to earth" et il n'a pas réussi...

      Sa lutte anti-syndicale va lui revenir à la face comme un boomérang..Les syndicats vont se charger de monter les travailleurs contre lui...

      Rien n'est dans le sac, vraiment!

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 29 janvier 2015 15 h 33

      Madame Wandelmaier, c'est toujours un plaisir pour moi de vous voir des commentateurs de la tribune les journées ou je viens m'acquitter de mon devoir de liberté d'expression. Je me sens parfois un peu seule de ma gang, fédéraliste qui critique l'Honorable PKP, et ça fait du bien de lire l'opinion d'une femme très lucide qui m'assure que la croisade de ce pilier des finances québécoises n'est pas gagnée.

      Vous amenez un point de vue totalement original à cette tribune et c'est réellement rafraichissant, meme si vous êtes un peu dure sur la critique. C'est une critique qui est toutefois nécessaire à poser.
      Le Devoir étant ma seule source de connaissances sur le monde qui m'entoure, j'ai un peu l'impression que personne n'est impressionné par PKP, mais tous trop orgueilleux de leur rêve souverainiste, aucun ne se risque à piper le moindre mot contre sa Majesté-Suprême.

      Vous êtes très crédible, donc vous me rassurez, mais faites gaffe de ne pas trop surestimer le québécois qui est extrêmement impressionnable par le pouvoir lorsqu'il est détenu par d'autres québécois tels que nous. Je prévois pour ma part une éventuelle grande vague d'engouement pour PKP et peut-être même un autre couteux référendum. Cependant, je ne prédis pas la victoire à PKP, et ce n'est pas du au fait que je ne la lui souhaite pas.

      Je crois juste que le projet souverainiste a fait rêver une génération qui ne décroche pas mais ne trouvera jamais la majorité nécessaire à un si grand projet dans notre population contemporaine qui n'a pas envie d'hasarder nos avoirs pour des vieilles questions historiques qu'on peut laisser derrière soi aussi facilement qu'on tourne les pages d'un livre.

      Continuez de me faire de temps à autre des coucous, je suis toujours curieuse de lire les éclairages que vous avez personnellement à ajouter aux questions de société et en plus désormais, je fais comme les péquistes, je "like" des commentaires. Vous vous sentirez mieux reconnue.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 30 janvier 2015 05 h 53

      «Sa lutte anti-syndicale va lui revenir à la face comme un boomérang...»

      Heureusement Mme Wandelmaier, PKP ne se présente pas à la direction de la FTQ.

      PL

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 30 janvier 2015 08 h 21

      Vous êtes trop gentille à mon égard, madame Bouchard...J'ai le même sentiment à votre égard..Celui de partager la plupart des points de vue et me sentir mons seule..

      Malgré qu'il est parfois difficle de rester à argumenter à contre-courant, je me suis faite un "DEVOIR" de démonter trop de mythes, de demi-vérités, ou des énoncés totalement faux qui, à force de tourner dans ces pages deviennent des vérités...

      De Plus, je crois rendre un service aux souverainistes- les trois ou quatre douzaines- qui écrivent régulièrement dans ce forum et qui finissent par penser en vase clos en renforçant mutuellement certaines visions qui s'écartent de la réalité...

      L'épisode du 07 avril est un exemple clef de l'inconvénient de penser en vase clos..

      Quant à PKP, je peux me tromper, est une bombe à retardement. JFL a essayé de le faire remarquer aux péquistes qui l'on très mal pris. Ils n'ont pas remarquer qu'ils ont écarté le plus intelligent et stratégiquement le plus subtil des candidats...

      Je vous souhaite une belle journée, Catherine!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 30 janvier 2015 12 h 08

      « PKP ne se présente pas à la direction de la FTQ. »

      C'est noté. Fin d'une longue et fructueuse alliance. De toute façon, la FTQ, maintenant, tout juste bonne à s'essuyer les pieds, n'est-ce pas?

  • François Ricard - Inscrit 29 janvier 2015 03 h 53

    Le référendum à la poubelle

    En ce 28 janvier, les médias viennent succinctement de nous présenter les résultats du premier débat des "chefs".
    L’indépendance, sujet traité, a été résumé ainsi : c’est quand le prochain référendum.
    On pourrait-y le mettre à la poubelle, ce référendum ?
    C’est comme demander un plombier qui arrive au travail :c’est quand tu vas te servir de ta fiche no 7 ?
    Pourquoi pas une démarche claire et simple:
    On prend le pouvoir. On enclenche le processus d’indépendance. Nous nous donnons une constitution républicaine. Un projet de pays que nous ferons tous ensemble.
    Et cette constitution d’un pays indépendant pourra être adoptée soit par un référendum soit par une élection.
    Si les fédéralistes tiennent mordicus à un référendum, qu"ils le demandent. Nous en négocierons et le contenu et le quand.
    Un référendum comme projet de société : dieu que ça fait pitié!

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 29 janvier 2015 09 h 51

      Combien de vote pour Option nationale déjà? On voit que l'approche a le vent dans les voiles...

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 29 janvier 2015 14 h 53

      M. Ricard...Votre proposition de démarche pour aboutir à l'indépendance est de style...cowboy!

      -1-Vous avez besoin de la coopération d'un large segment de la population québécoise, qu'à date vous n'avez pas..

      -2- Vue l'imbrication des affaires du QC avec le ROC, vous avez besoin du "goodwill" de ce même ROC pour des négociations honnêtes...

      -3- Si votre démarche n'est pas démocratique mais est attrappée par un "coup de lasso", c'est la reconnaissance d'un nouveau pays par la communauté internationale qui est jeu et mise à risque...

      -4- La situation économique est encore loin de vous permettre des grands coups de cape et d'épée...

      Tous les politiciens québécois qui réfléchissent, quelque soit leur allégence, sont conscients de ces faits là...Mëme PKP!

    • Victor Beauchesne - Inscrit 30 janvier 2015 08 h 08

      Bel exemple de pensée magique qui afflige bon nombre de souverainistes convaincus. Une élection avec comme thème principal une déclaration d'indépendance dès la prise de pouvoir serait le dernier clou dans le cercueil du PQ. Mais continuez à militer pour le suicide de votre parti si cela vous soulage de votre hantise du référendum.

  • Normand Carrier - Inscrit 29 janvier 2015 06 h 23

    Il aura beau jeu de reprocher .......

    Pierre Céré aura beau jeu de reprocher aux autres les promesses brisées par le gouvernement dont ils faisaient parti comme tous ceux qui n'ont jamais exercé le pouvoir et c'est le cas des députés de la CAQ et de QS ....
    Tous ceux qui ont exercé le pouvoir ont des promesses brisées mais jamais au niveau du présent gouvernement qui a battu tous les records de promesses brisées ....
    Il sera possible de reprocher aux députés qui n'ont jamais été a la direction d'une corporation de ne pas connaitre les difficultés que cela comporte .... Tout ce que nous électeurs puissent exiger des dirigeants de compagnies est qu'ils respectent la loi et le lokt-out comme la grève sont des décisions légales qui sont exercées couramment ......
    On reproche a PKP d'avoir exercé sont droit de lock-out , ce qui peut paraitre dure comme une grève d'ailleurs , mais il l'exerca en toute légalité et transparence .... Les contribuables voient les avantages de l'administrateur et trouvent les inconvénients de PKP bien minimes .......

    • Christian Montmarquette - Abonné 29 janvier 2015 12 h 34

      «Tous ceux qui ont exercé le pouvoir ont des promesses brisées»- Normand Carrier

      Votre citation est contraire à la vérité et à l'Histoie et devrait être remplacée par :

      «Tous les vieux partis usés par le pouvoir brisent leurs promesses»

      Car le PQ de 1976 avait honoré la grande majorité de ses engagements.

      C'est pourquoi René Lévesque lui-même avait déjà déclaré qu'un parti politique ne devrait pas durer plus d'une génération.

      - Ne dit-on pas que le pouvoir corrompt?

      Et c'est pourquoi les électeurs auraient intérêt à regarder du coté d'une nouvelle formations comme Québec Solidaire, qui n'a pas encore eu le temps d'être détournée de ses engagements par les lobbys et l’électoralisme engendré par le gout du pouvoir pour le pouvoir.

      - Cm

  • Marc Lacroix - Abonné 29 janvier 2015 06 h 59

    PKP à la tête du PQ ?

    Désolé, mais PKP a une histoire, et nous ne pouvons la biffer et faire comme si nous ne le savions pas. M. Péladeau est un homme de pouvoir, il le recherche et lorsqu'il le tient, il ne le lâche pas. Ses convictions sociales sont celles d'un homme d'affaires qui veut réussir... à tout prix !

    http://www.ledevoir.com/politique/quebec/430215/de

    Nous pouvons bien prétendre que c'est de bonne guerre, que ces concurrents à la chefferie concentrent leurs efforts sur le meneur de la course qu'il s'agit d'un choix stratégique, mais qui est PKP ? Un indépendantiste, sûrement, mais aussi un chef d'entreprise qui n'hésite pas à s'attaquer à ses employés, le dirigeant d'un groupe médiatique majeur qui prend — ses intérêts — à cœur, un futur premier ministre, peut-être ! J'espère que non, car les convictions sociales de PKP sont, disons... particulières.