La langue française est-elle malade de ses scribes?

Je vais faire ici quelque chose que je fais rarement, c’est-à-dire démolir un livre. Mais j’ai lu trop de balivernes sur De quel amour blessée : réflexions sur la langue française d’Alain Borer — et surtout dedans.

Depuis longtemps, je crois que l’une des principales maladies de la langue française, en tant que langue internationale, est justement le crédit que l’on accorde à ses plus mauvais avocats qui prêchent l’antienne du génie, de la pureté, de l’universalité de la langue au mépris de l’usage, du plus grand nombre et de leur époque. Ce livre d’Alain Borer est une métastase de cette tumeur qui ronge la langue française au coeur.

Avant le pot, une fleur : Alain Borer est parfaitement juste quand il parle des excès anglophiles, pour ne pas dire anglolâtres, de ses compatriotes. Cette forme d’autocolonialisme assez inusitée, qui se caractérise par l’absence de contrainte extérieure d’aucune sorte, confine au suicide culturel.

Cela occupe environ 40 des 300 pages du livre. On aurait voulu qu’il nous fasse correctement l’histoire de cet autocolonialisme, mais les 260 pages restantes portent sur le « projet » de la langue française. Et ce qui se voulait un « chant d’amour » « jubilatoire » devient une pierre tombale.

Revenons aux dénonciations d’Alain Borer sur l’anglophilie française. Il y manque un fait capital. Si l’anglais est si prégnant en France, et à Paris en particulier, c’est aussi — je l’ai moi-même observé — en raison des excès du purisme et du chauvinisme langagier. Car il est possible qu’une langue soit malade de ses scribes — qui assèchent et qui tuent lentement de trop admirer. C’est exactement ainsi qu’est mort le latin — que Borer admire tant. Son insistance à dire et à redire que l’on ne parle le français que si l’on se conforme à l’écrit et son rejet de toute oralité est bien la preuve que Borer n’aime pas que la langue vive libre du carcan qu’il veut lui mettre.

Au Dictionnaire de la bêtise

Par acquit de conscience, j’ai lu ce calice jusqu’à la lie. Je ne vous assènerai donc pas toutes ses contradictions, syllogismes et demi-vérités, mais certaines affirmations mériteraient de figurer au Dictionnaire de la bêtise. Ses démonstrations quant à la dimension « féminine » ou « républicaine » du français tout comme ses gesticulations sur l’« élégance » du « e muet » et la beauté du « ne » seraient comiques s’il n’essayait pas de nous en convaincre. Côté contradiction, le lecteur est servi. Alain Borer nous bassine page après page avec la nécessité de conformer toute parole à l’écrit, qui est supposément le « projet » essentiel de la langue. Puis soudain, il s’exclame sur la richesse de la langue, son argot et sa langue sauvage. Tout le livre est de cette eau.

Le lecteur pourra cueillir quelques perles au passage. La science poétique d’Alain Borer n’a d’égal que sa pédanterie. Mais quand il dit — cent fois — que la langue française a un dessein de clarté et de pureté, on touche à la sottise. Que Malherbe eût introduit un dessein de clarté et qu’il ait été suivi, on ne peut le nier, mais c’est un choix humain : ce n’est pas l’essence de la langue. D’ailleurs, rien n’est clair dans le propos d’Alain Borer, ce qui prouve bien que la langue n’est pour rien dans la clarté qu’il lui prête. Il aurait mieux valu que l’auteur prêche la clarté par l’exemple.

Dans la théologie

Incapable de faire la distinction entre « langue » et « culture de la langue », l’auteur ne peut tout simplement admettre que la langue est, tout simplement. Il lui cherche un projet, une valeur, une morale, une volonté. On n’est pas ici dans l’analyse : on est dans la théologie. On croirait lire un sermon de curé de campagne.

J’ai beaucoup écrit là-dessus par le passé, mais le purisme, en soi, est légitime. Sauf quand il se drape dans le manteau du chauvinisme le plus primaire. C’est là la pire erreur d’Alain Borer, dont le livre exsude cette idée, moisie, que la langue française, c’est le génie humain. Pour se dédouaner, l’auteur tente de le nier à plusieurs reprises, mais presque toutes ses comparaisons avec d’autres langues ne visent qu’à les rabaisser. Je vous cite ici ce paragraphe, qui allie brillamment le chauvinisme à la misogynie :

« […] Le fait de pousser la langue contre l’intérieur des dents du haut pour prononcer les « th » à longueur de phrases peut infléchir la pente des canines, ce qui développe le postillonnage, et même les pousser en avant, considération orthodontique observable notamment chez les dames âgées de la bonne société anglaise. Cette thèse n’ayant pas reçu un accueil favorable de la part de la communauté scientifique, je me prépare toutefois à y renoncer. »

Il eût mieux valu, en effet, qu’il y renonçât.



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