Attention, fragile!

Dans les années 50, nos évêques ne s’étaient pas donné la peine de lire les 90 tomes de La comédie humaine de Balzac avant de les mettre à l’index. Les directives de Rome suffisaient. Il en va toujours de même de certains livres voués à l’opprobre sans qu’on se donne la peine de les ouvrir. À moins que, pour se donner bonne conscience, on en ait rapaillé quelques bribes sur Internet.

Précisons donc que, contrairement à certains qui se sont plus à condamner le dernier livre de Michel Houellebecq, Soumission (Flammarion), je l’ai lu. La précision n’est pas superflue alors que, depuis un mois, certains médias soufflent sur les braises. Comme Charlie Hebdo il n’y a pas si longtemps, voilà un roman et son auteur traités d’« islamophobes » sur la base de la seule rumeur. Comme si le rôle des journalistes n’était pas de s’attacher d’abord aux faits. Or, y a-t-il d’autres faits en littérature que les mots mêmes de l’auteur ?

 

L’histoire de Soumission est connue. Cet ouvrage d’anticipation politique décrit une France tiraillée par les conflits identitaires. Au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, la gauche et la droite traditionnelles sont éliminées. Le Front national arrive en tête avec, face à lui, un parti islamiste modéré comme il en existe en Turquie et en Tunisie. Contre les « identitaires », l’UMP et les socialistes se rallieront à la candidature de Mohamed Ben Abbes. D’une manière parfaitement pacifique et démocratique, celui-ci leur concédera les ministères régaliens pour s’occuper de ceux de l’Éducation et de la Famille. L’islam aura donc droit de cité à l’université. La polygamie et le port du voile se généraliseront.

Mais, ce n’est là que le décor d’un roman qui porte au fond sur la détresse d’un universitaire spécialiste de Huysmans avec qui il dialogue pendant 300 pages. Comme celui qui, un siècle plus tôt, fut le maître des décadents, le héros assiste imperturbable à la fin d’un monde. Valéry disait que nos civilisations sont mortelles. Un siècle plus tard, tous les héros de Houellebecq, depuis Extension du domaine de la lutte, font l’inventaire minutieux des dégâts.

Après Huysmans, Baudelaire ou Céline, Houellebecq est convaincu que le temps de l’Occident, et tout particulièrement des Lumières, est révolu et qu’un monde sans Dieu sera toujours fragile. Ses romans tentent donc de décrire avec les mots d’aujourd’hui comment une civilisation prend fin, se dissout et accepte finalement de se soumettre.

On serait bien mal venu de trouver quelque chose d’« islamophobe » (pour peu que ce mot ait un sens) dans ce livre qui signe au contraire une certaine réconciliation de l’auteur avec une religion qu’il avait déjà traitée de « con ». Loin d’être un brûlot contre l’islam, Soumission est un livre où la France de Péguy, et avec elle la civilisation occidentale, se soumet de son propre gré à une loi supérieure seule capable de rétablir l’équilibre dans la société et chez les êtres. D’ailleurs, Houellebecq avait d’abord imaginé que son héros se convertirait à la foi catholique, comme l’a fait Huysmans.

Les détracteurs de Houellebecq n’en finissent plus de chercher le moralisme dans son oeuvre alors qu’elle en est justement dépourvue. C’est d’ailleurs le génie de l’auteur que de disséquer au scalpel et avec un humour féroce les grandes et petites lâchetés quotidiennes de chacun sans flagornerie aucune, en laissant parler la littérature, seule capable d’approcher une certaine vérité des êtres.

Quelques-unes des meilleures pages font d’ailleurs l’éloge de la littérature qui peut seule « vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain », écrit le romancier. Cet « autre » dont nous bassinent jusqu’à plus soif les thuriféraires de l’« ouverture » alors qu’ils sont souvent les fossoyeurs des lettres à l’école.

Et pourtant — c’est la magie de Houellebecq —, ces pages d’un détachement apparemment total ne nous empêchent pas de communier à cette extrême fragilité des êtres et des choses. Ces êtres pour qui « il n’y a pas d’Israël » où se réfugier, comme l’écrit magnifiquement l’auteur.

Comme George Orwell (1984), Houellebecq est convaincu que les grandes mutations obéissent à des forces qui nous échappent. C’est ici que la plume de l’écrivain devient un moyen d’investigation du monde. Au fond, que craignent nos inquisiteurs modernes sinon qu’on laisse justement parler la littérature ?

L’insulte après la faute

C’était déjà une faute impardonnable pour le premier ministre Philippe Couillard de ne pas avoir participé, le 11 janvier dernier, avec plus de 45 chefs d’État et de gouvernement, à la grande marche de solidarité qui a suivi la tuerie à Charlie Hebdo. Barack Obama, lui, s’en est aussitôt excusé en envoyant son secrétaire d’État John Kerry déposer une gerbe de fleurs devant les bureaux du journal. En voyage à Bruxelles, à 1 heure 30 de train de Paris, notre premier ministre n’a pas même daigné aller se recueillir quelques instants sur les lieux du drame. Jamais, depuis 1960, on n’a vu un premier ministre aussi peu sensible à nos relations avec la France. Fallait-il pour autant ajouter l’insulte à la faute ?

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