Nous sommes Houellebecq aussi

Brillant, pertinent même dans ses conclusions les plus extrêmes, Soumission met le lecteur devant ses échecs.
Photo: Dominique Faget Agence France-Presse Brillant, pertinent même dans ses conclusions les plus extrêmes, Soumission met le lecteur devant ses échecs.

Au siège de la Fnac, sur les Champs-Élysées, on ne voyait que lui : LE LIVRE, à la couverture démultipliée, vraie star des rayonnages. Des mains se l’arrachaient, les nôtres tout autant. Il n’était pas en rupture de stock, comme le Charlie Hebdo. Flammarion avait veillé à tout. On l’a lu, lui aussi.

Le jour du lancement ayant coïncidé avec le massacre au journal satirique, Michel Houellebecq, qui y perdit un ami, l’économiste Bernard Maris, tâcha bien d’annuler la sortie de ce Soumission désormais damné, mais la machine avait pris le pas sur ses desseins personnels. En état de choc, dit-on, l’auteur des Particules élémentaires arrêta la promotion de son sixième roman en France, avant de s’envoler la faire… au Festival de littérature de Cologne, en Allemagne, rejetant l’épithète d’islamophobe accolée au livre et patinant sur la bottine. Ses entrevues outre-Rhin ne furent guère parsemées d’envolées oratoires. Il balbutiait des réponses, reprises en France à pleins journaux. Soumission (Unterwerfung) est un best-selleren Allemagne, pays qui voue un culte au « goncourisé » de La carte et le territoire. Ceci expliquant cela.

À Paris, qui adore les débats — après dix jours de peine et de révolte collective, des voix commencent à dénoncer l’interdiction de blasphémer Charlie, même pour ses caricatures les plus indigentes —, Soumission reçoit aussi son lot de tirs croisés.

Le premier ministre Manuel Valls a déclaré après les attentats que « la France, ce n’est pas Michel Houellebecq », montrant du doigt le proscrit littéraire.

Hélène Carrère d’Encausse clame son voeu d’accueillir le romancier à l’Académie française, mais comment imaginer ce misanthrope sous les palmes et les ors des immortels ? Certains refusent de lire le roman de la subversion ou s’en scandalisent — une fois de plus, car le grand romancier français a l’habitude des tomates en pleine figure. D’autres voix, comme au sein du torchon d’extrême droite Rivarol, le jugent trop à gauche, déçues qu’elles sont de n’y point trouver « le grand roman islamophobe de l’histoire littéraire du XXIe siècle, qui reste à écrire » (sic !).

Quant à Houellebecq, il traite les caricaturistes de Charlie Hebdo de têtes de lard, tout en profitant du vent du jour pour se draper dans sa liberté d’expression.

Une oeuvre miroir

Reste à juger par soi-même. Rien n’est pire en ces matières que de se fier au résumé d’un ouvrage avant de trancher en sa faveur ou pas (on se laisse souvent prendre dans les cas qui font polémique, mais c’est trop bête).

Pour Soumission, l’abrégé se lit à peu près comme suit : dans une France d’un futur proche (2022), un parti musulman prend le pouvoir à l’Élysée, instaure l’obligation du port du voile pour les femmes et la polygamie. Les universitaires, entre autres, dont le héros désabusé, doivent se convertir à l’islam pour obtenir une chaire, des faveurs de l’État, etc.

Décrit comme ça, lancé le mauvais jour, le roman en question sent le soufre de la bombe lancée contre les musulmans, au moment où chacun conspue « les amalgames » entre terroristes et modérés.

Lecture faite, rien n’est aussi simple, bien entendu. Houellebecq peut bien nous hérisser, reste qu’il réussit comme personne à mettre au jour les peurs et fantasmes de l’homme occidental contemporain, devant la femme (toujours décrite comme un morceau de viande, propre ou impropre à la consommation, au fond pleurant la défaite de l’amour courtois), devant la chute des repères religieux et moraux, la montée de l’islam radical, la fuite des juifs en Israël, etc. « Cette Europe qui était le sommet de la civilisation humaine s’est bel et bien suicidée, en l’espace de quelques décennies », conclut un des universitaires du roman, justifiant ainsi sa conversion à l’islam.

Comme toujours, cet inconsolé considère les instincts animaux de violence et de domination comme incompatibles chez l’être humain avec le vernis de civilisation. Mieux vaut donc, à son avis, asservir l’espèce, plutôt que de lui offrir une liberté trop déroutante pour son faible niveau de conscience et ses pulsions carnassières. Plus démuni, plus désemparé que dans ses romans précédents, plus âgé aussi, Houellebecq lance un cri de désespoir qui bouleverse particulièrement dans cet après-Charlie, par lui prophétisé. « L’intellectuel en France n’avait pas à être responsable, écrit-il. Ce n’est pas dans sa nature. »

C’est du déclin de l’Occident que parle Soumission, bien davantage que d’un islam diabolisé, option considérée ici — ce qui fait frémir — comme une solution de rechange valable au laxisme des dirigeants européens : vraie cible de cet ouvrage.

Soumission fait état des contradictions de l’homme moderne comme de ses détresses infinies. Le tout avec l’ironie mordante de l’auteur, qui sert au second degré des vérités et contrevérités à départager par le lecteur.

Et comment lâcher ce livre remarquable, qui irrite et émerveille tour à tour ? Brillant, pertinent même dans ses conclusions les plus extrêmes, Soumission met le lecteur devant ses échecs. Le livre exacerbe les pulsions machistes : dans une société idéale, les femmes sont asservies afin que l’État puisse contrôler la démographie et l’éducation. Il conspue l’athéisme et l’humanisme, jugés vecteurs de décadence, et non le christianisme, tout au plus déclaré appauvri, encore moins l’islam, seul ici capable de réinstaurer la foi aveugle et l’ordre triomphant, etc. Bref, le romancier français montre la face noire de nos modernités malades : brandissant le miroir d’époque déformé, seule voie d’éveil possible.

En dehors de ses thèses, dont l’odieux écorche la mauvaise foi du lecteur, Houellebecq livre des passages incandescents, éclairant son mal-être sans recours : « Le passé est toujours beau et le futur aussi d’ailleurs. Il n’y a que le présent qui fasse mal, qu’on transporte avec soi comme un abcès de souffrance qui vous accompagne entre deux infinis de bonheur paisible. » Comme quoi nous sommes Houellebecq aussi…

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