Le choc des civilisations

Deux semaines après les attentats contre Charlie Hebdo, il est de plus en plus tentant de voir le monde divisé en deux : l’Occident et ses libertés d’un côté, les pays musulmans et ses fatwas de l’autre. Après les manifestations violentes au Niger, ils étaient des centaines de milliers en Tchétchénie à protester contre les caricatures de Mahomet, également au Mali, au Sénégal, en Mauritanie, en Algérie, au Pakistan, à Gaza, en Afghanistan et aux Philippines. Pour ne rien dire des 1000 coups de fouet au blogueur Raif Badawi en Arabie saoudite et des derniers faits d’armes de Boko Haram, dont celui de transformer une fillette de 10 ans en bombe humaine.

Une importante partie du monde musulman est en crise, c’est le moins qu’on puisse dire. « Tout reste à faire en matière de compatibilisation entre le monde musulman et la modernité », expliquait le philosophe Abdennour Bidar à Anne-Marie Dussault cette semaine. Selon lui, le « choc des civilisations » est moins un antagonisme profond et irréconciliable entre l’Orient et l’Occident, entre les dévots d’Allah et les laïcards, qu’une incapacité, de part et d’autre, « de mettre en commun le meilleur d’eux-mêmes ».

Ce n’est pas demain la veille. Il existe une culture humaniste au sein du monde musulman, mais qui bâtira les ponts, qui seront les colporteurs de valeurs communes ? Le seul qui se soit essayé, l’islamologue suisse Tariq Ramadan (Les musulmans dans la laïcité), a été rapidement dépeint comme un islamiste radical en Europe, plus particulièrement en France, malgré sa propre définition de « musulman modéré ». Qui dit vrai ? Le débat est trop chargé en ce moment pour le savoir.

Dans cette lutte sans merci entre « les forces du Bien et du Mal », il n’y a pas que l’obscurantisme islamique qui soit ici en cause. Il y a tout un contexte géopolitique qui explique, non seulement la faillite des pays musulmans, mais aussi la rage qu’ils peuvent ressentir aujourd’hui, à la suite des guerres du Golfe, en Afghanistan, en Irak et à Gaza. « Comment croire que ces milliers de morts […] sur des territoires désormais décimés n’incitent pas à la vengeance, à la violence et au terrorisme ? » écrivait récemment Michel Seymour.

François Hollande peut bien attribuer le fait qu’on brûle au Niger les églises et le drapeau français à l’incapacité de « ces pays de comprendre la liberté d’expression », il y a bien plus que de l’anti-Charlie à l’oeuvre ici. Il y a aussi un passé colonial qui revient hanter la mère patrie. De plus, il y a quelque chose d’un petit peu malaisé de voir la France se féliciter de ses vertus démocratiques alors qu’elle a fait un gâchis de sa politique d’immigration et d’intégration sur son propre territoire. Il faut lire à ce sujet Stéphane Berthomet dans Le Journal de Montréal expliquer, par A plus B, comment les jeunes musulmans ont été cantonnés dans des banlieues et laissés à eux-mêmes. Plutôt que de se draper dans les fanions de la République, les dirigeants et intellectuels français feraient peut-être mieux de procéder à un examen de conscience.

Il est d’ailleurs assez ironique de souligner ici l’ignorance des pays musulmans alors que nous sommes nous-mêmes passablement ignorants, non seulement de ce qui passe dans ces pays, mais aussi de ce qui se passe dans cette dernière manche Occident c. Orient, la guerre que nous menons présentement contre le groupe État islamique en Syrie et en Irak. Depuis l’avènement des médias de masse, c’est la première instance notoire où nous ne pouvons pas vérifier ce qui se passe sur le terrain de manière indépendante. On doit se fier uniquement à ce que nous rapportent les militaires. Il y aurait eu jusqu’à maintenat 900bombardements contre l’EI, mais sans dommages collatéraux, nous assure-t-on. Vraiment ? Peut-on les croire ? On ne voit rien, on ne sait rien et il suffit que les bourreaux en noir menacent defaire rouler de nouvelles têtes pour que nous renouvelions, aveuglément, notre confiance.

Notre incapacité de juger adéquatement des événements est particulièrement mise à épreuve maintenant qu’arrive ce qui ne devait pas arriver : le combat terrestre. Ah, mais tout va pour le mieux, nous assure-t-on de nouveau. Mais encore. Il ne s’agit pas ici de remettre en question la nécessité de combattre les fous furieux. Seulement, plus nous sommes tenus dans le noir, plus il sera facile de diaboliser — pas seulement les terroristes, mais tout ce qui peut nous paraître contraire à notre manière de vivre —, plus nous serons enclins à voir ce combat comme celui de la raison contre la religion. Alors qu’il s’agit d’un conflit éminemment politique, de part et d’autre, où personne n’a le monopole de la vertu.

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36 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 21 janvier 2015 04 h 05

    Beaucoup de bruit pour rien...

    Encore plus d'une semaine de L'avatar, je reste " flabergastée " que tout ce brasse-camarade démesuré soit la cause d'un dessin.

    Je dessine très bien, je ne croyais pas détenir le pouvoir de mettre l'univers sans connaissance dans ma main. Je me suis toujours sentie tout sauf menaçante lorsque je bossais sur un dessin, même s!il fut " engagé".

    Je suis hyper compréhensive mais la je trouve que ça surpasse toutes les cloisons du bon sens...

    • René Bezeau - Abonné 21 janvier 2015 23 h 40

      Difficile de comprendre, autre culture en partie écrasée par la pauvreté, d'une faillite d'intégration et des guerres. Et nous avec notre attitude frondeuse matérialiste nord-américaine comment peut on prendre la mesure de la blessure, de l'humiliation.

  • Robert Bernier - Abonné 21 janvier 2015 06 h 37

    C'est le double standard qui fait mal

    Bravo pour votre article. Très éclairant et très courageux ajouterais-je.

    Très intéressante référence à l'article de Michel Seymour: à lire aussi. Des reportages entendus ces derniers jours en provenance des différents pays arabo-musulmans, de même que de vos articles et de celui de Seymour, ce qui me semble être la plus importante source de conflit est le double standard que nous entretenons à l'endroit des peuples arabo-musulmans. À eux, on ne passe rien. Tandis qu'à d'autres, et j'ai bien évidemment en tête la totale licence donnée à Israël dans son traitement depuis des décennies de la population palestinienne, tandis qu'à d'autres donc on passe tout.

    J'ai bien peur que certains fanatiques religieux des trois grands monothéismes ne se servent de tous ces événements que vous décrivez pour nous engager dans la voie sans retour du Choc (militaire) des Civilisations (voir à cet effet l'article Éloge du pacifisme à l'aube de la prochaine guerre de religion à l'adresse http://philosophiesciences.centerblog.net ) . Auquel cas, tous, nous aurons perdu. D'où l'importance de textes comme le vôtre qui tentent de ramener quelque justice et quelque rationalité dans cette réflexion.

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Julien Livingston - Inscrit 21 janvier 2015 20 h 52

      M. Bernier,

      L'argument du double standard est un prétexte.

      Supposons que Israël n'existerait pas. Le choc entre les 2 civilisations demeurent entier.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 janvier 2015 07 h 15

    Le Coran, analphabétisme et Tour de Babel musulmane

    Plusieurs experts pensent que la 2e partie du Coran devra, un jour ou l'autre, être rayée...si on veut penser à un changement. Cette 2e partie incite à la violence.

    Il ne faut pas généraliser, mais dans trop de pays musulmans la majorité de la population est peu scolarisée: tout est centré sur le Coran et la prière. Pensons au sort des minorités chrétiennes dans beaucoup de ces pays: c'est très grave!

    La religion catholique est hiérarchisée, elle a un leader avec lequel on peut être d'accord ou pas. A ce que je sache, il en est de même avec l'anglicane.

    Mais à qui s'adresser pour discuter de religion musulmane? Aux Chiites ou aux Sunnites qui s'entretuent actuellement au Yémen, et ailleurs, au nom du même Allah? Aux Frères musulmans ou aux Salafistes?

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 21 janvier 2015 09 h 49

      M. Grandchamp, cette réforme de l'Islam ne concerne que les musulmans, quoique je sois très pessimiste, juste à voir les chiites et sunnites s'entretuer et à former deux pôles politiques, et cela dure depuis des siècles. Ce qui nous concerne en Occident est de veiller à ce que nos valeurs, notre culture et notre mode de vie et, avant tout, nos démocraties ne soient pas remplacés par la charia et les lois islamiques. Seule la laïcité et une éducation solide peuvent parvenir à contrer les forces rétrogrades qui ont infiltrer toutes les institutions et dimensions de nos sociétés.

    • Julien Livingston - Inscrit 21 janvier 2015 18 h 48

      M. Grandchamp, je suis avec vous, mais veuiller également vous informer de statistiques qui existent chez des universitaires musulmans en Grande-Bretagne(pour ne citer que ce pays), vous y trouverez des chiffres assez étonnants, vous y verrez que l'apologie de la violence n'est pas l'apanage unique de ceux qui sont peu scolarisés.voir WZB Berlin Social Science Center pour des statistiques éloquentes.

  • Carl Grenier - Inscrit 21 janvier 2015 07 h 43

    Tocqueville et l'islam

    La tentation de réduire l'analyse des causes du phénomène du djihadisme islamiste à ses racines politiques est grande, et le passé colonialiste des puissances européennes, France en tête, nous en fournit facilement l'occasion. Je crois qu'il importe cependant de ne pas céder à ce réductionnisme si nous voulons bien comprendre le phénomène, afin d'y apporter des solutions appropriées. Comme modeste contribution à cette discussion, voici une citation glanée par hasard sur le Web en voulant vérifier une source:
    "J'ai beaucoup étudié le Coran à cause surtout de notre position vis-à-vis des populations musulmanes en Algérie et dans tout l'Orient. Je vous avoue que je suis sorti de cette étude avec la conviction qu'il y avait eu dans le monde, à tout prendre, peu de religions aussi funestes aux hommes que celle de Mahomet. Elle est, à mon sens, la principale cause de la décadence aujourd'hui si visible du monde musulman et quoique moins absurde que le polythéisme antique, ses tendances sociales et politiques étant, à mon avis, infiniment plus à redouter, je la regarde relativement au paganisme lui-même comme une décadence plutôt que comme un progrès."

    Alexis de Tocqueville, 22 octobre 1843, dans Œuvres, papiers et correspondances d'Alexis de Tocqueville, paru chez Gallimard, 1962, t.2, p.25, Jean-Paul Mayer.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 21 janvier 2015 10 h 52

      Tout à fait, monsieur Grenier, l'Islam englobe toutes les dimensions humaines : politique, militaire, vie en société, vie privée, monde spirituel, hygiène, etc. Par contre, l'aboutissement de ce système, ou ses fins, sont bel et bien politiques.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 22 janvier 2015 18 h 54

      M. Grenier, vous dites:

      «La tentation de réduire l'analyse des causes du phénomène du djihadisme islamiste à ses racines politiques est grande...»

      Vous êtes sérieux??? Ce dont j'ai surtout été témoin dans les derniers jours, c'est d'une multitude de gens qui REFUSENT CATÉGORIQUEMENT de considérer la chose d'une perspective sociologique (et pas seulement politique). Même que ceux qui suggèrent que les sciences sociales offrent plus de pistes de solution que les préjugés ou les études coraniques se font immédiatement rejeter du revers de la main comme étant soit complices de l'attentat de Charlie Hebdo ou au mieux idiots utiles.

      Exactement comme aux lendemains du 11 septembre, où des voix modérées appelaient à une réponse réfléchie et intelligente, mais se faisaient immédiatement reprocher leur manque de patriotisme et leur «faiblesse».

      Et une citation hors contexte de Tocqueville ne suffit pas. C'est un piètre appel à l'autorité malgré l'oeuvre intéressante de l'auteur. Il est à noter qu'à l'époque où Tocqueville écrit ces lignes, la colonisation française de l'Algérie était à ses débuts, et Tocqueville était un défenseur de ce projet, bien que critique de la violence abusive de l'armée.

      Or l'argument principal en faveur de la colonisation était justement son oeuvre supposément civilisatrice. Ce que vous avez cité est une tentative de légitimation de cette «oeuvre civilisatrice».

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 21 janvier 2015 09 h 04

    Sémantique

    "...entre les dévots d'Allah et les laïcards". Faites-moi rire. Dans ce bout de phrase, on voit le déni de la réalité à son paroxysme. Il s'agirait plutôt de "fous d'Allah et laïques". Les médias se démènent pour tout faire pour discréditer ceux qui prônent la laïcité, et leur attribuer les comportements extrémistes des islamistes.

    L'article cadre bien cette citation puisqu'il abonde dans le même sens, tentant de justifier l'injustifiable.

    "combat ... de la raison contre la religion. Alors qu’il s’agit d’un conflit éminemment politique..." Madame Pelletin, l'islamisme n'est pas seulement une religion, mais tout un système économique, militaire, social, et il est présentement en mode de conquête.

    Allez donc dire aux citoyens Belges et Français, entre autres, que ce qu'ils subissent ils l'ont bien mérité, et que tous ces crimes, attentats, intrusion de l'islamisme dans toutes les institutions, etc., n'ont rien à voir avec le communautarisme, l'islamisme, les politiques d'immigration et intérieures extrêmement laxistes.

    La Belgique a déployé des centaines de soldats sur son territoire, et compte en déployer autant qu'il y a de djihadistes, soit plus de 300 répertoriés officiellement. Et cette mesure est loin de ne servir qu'à protéger les institutions juives et d'empêcher d'autres attentats. Les policiers, quant à eux, ont reçu de graves menaces de la part des islamistes, qui visent leur famille et eux-mêmes.

    Allez dire aux citoyens qu'ils le méritent en raison des politiques étrangères de leur dirigeants. Le temps n'est pas à l'introspection, mais de se tenir debout et de faire face à la réalité.