Creuser hors du cadre

Mon élan vers Les Diggers, d’Alice Gaillard, fut d’abord motivé par la nostalgie. Non pas que j’aie vécu cette période de « Révolution et contre-culture à San Francisco (1966-1968) » précisée par le sous-titre de l’ouvrage, mais il fut un temps où je me passionnais pour les incarnations québécoises d’un théâtre d’extrême gauche dont les racines, rampant sous le continent, se nourrirent amplement des sucs contenus dans le terreau californien.

Cellule anarchiste issue de la Nouvelle Gauche américaine d’avec laquelle elle prit rapidement ses distances, le groupe d’artistes et d’activistes dont l’auteure relate la trajectoire adopta en septembre 1966 la dénomination de Diggers, possible hommage à un groupe d’agrico-socialistes protestants du XVIIe siècle pareillement baptisé. On compta notamment dans ses rangs l’acteur Peter Coyote — bien avant qu’il ne joue pour Spielberg, Polanski et Almodóvar — et le futur environnementaliste Peter Berg, considéré comme le cocréateur du concept de biorégionalisme.

Les deux lascars s’étaient rencontrés au sein de la légendaire San Francisco Mime Troupe avec qui Berg avait participé à la théorisation d’un « théâtre de guérilla », forme contemporaine d’agit-prop associant d’abord commedia dell’arte et lutte des classes. Au contact du transfuge new-yorkais Emmett Grogan, qui se méfiait des marxistes jugés trop dogmatiques, Coyote, Berg et quelques autres fondèrent les Diggers, dont les maîtres mots furent « free » (libre, mais aussi gratuit) et « to act » (agir, mais aussi jouer).

Durant deux ans, la troupe anima le quartier de Haight Ashbury, notamment en distribuant gratuitement de la nourriture, moins par charité que par désir de contrarier le système. Ils ouvrirent également de nombreux Free Shops : tout est gratuit, tous sont bénévoles et celui ou celle qui demande à parler au patron se voit répondre : « C’est vous, le patron ». Ils mirent même sur pied une Free Clinic et, ô ironie, une Free Bank.

Une autre grande spécialité des Diggers consista en l’organisation de performances, souvent annoncées par des affiches cryptiques et des tracts incendiaires. Les cortèges funèbres symboliques furent nombreux, tout comme les occupations festives de carrefours achalandés. On peut imaginer la fascination de la foule pour le spectacle d’une marionnette géante contestant le montant de la contravention pour obstruction de la voie publique que vient de lui remettre un policier légèrement dépassé par les événements. Sortir l’art dans la rue pour révéler la théâtralité du réel.

Actualité d’un parti pris

Édition revue et augmentée d’un livre déjà paru en 2009, l’ouvrage d’Alice Gaillard — également réalisatrice d’un documentaire sur le phénomène — a comme premier mérite d’établir une synthèse en français d’informations jusque-là disséminées dans une littérature essentiellement anglophone.

L’auteure extrait surtout le cas exemplaire des Diggers du lourd nuage de « pot » et de patchouli, rapidement gonflé par les médias de l’époque, qui a fini par occulter toutes les nuances idéologiques entrant en collision dans les rues d’un quartier qui fut le coeur battant du « Summer of Love » de 1967 avant de crouler sous propre poids. Les Diggers se méfiaient à la fois des journalistes, des gourous comme Timothy Leary et du hippie moyen, dont l’hédonisme béat, loin d’opposer une réelle résistance au capitalisme triomphant, bénéficia principalement aux chimistes-dealers et aux marchands de ponchos.

Évitant le récit hagiographique, Gaillard expose les paradoxes et les tensions sous-jacentes d’un groupe dont la cohérence entre le discours et les actions demeure malgré tout impressionnante. Relisant aujourd’hui ce parcours bref mais intense, on pourrait s’abîmer dans la nostalgie… mais le parti pris des Diggers pour le communautarisme et leur réflexion en actes sur le partage de l’espace public ne sont pas sans trouver des échos contemporains qui, bien que marginaux, constituent autant de poches de résistance inspirantes.

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Pierre Allard et Annie Roy, valeureux fondateurs de l’Action terroriste socialement acceptable (ATSA), dont les actions engagées sur le double front de l’artistique et du social leur ont bien souvent valu suspicion et discrédit. Dur, dur mais essentiel, de creuser en dehors des cadres.

Les Diggers. Révolution et contre-culture à San Francisco (1966-1968)

Alice Gaillard. L’Échappée, coll. « Dans le feu de l’action ». Montreuil, 2014, 192 pages.