La liberté d’expression est-elle sans limites?

Le pape François
Photo: Jay Directo Agence France-Presse Le pape François

Le théâtre comique le proclamait déjà, « c’est en s’en moquant qu’on corrige les moeurs ». Sous la France monarchique, le grand Bossuet trouvait plutôt que ce rire-là servait à corrompre ! De nos jours, en pays démocratique, la loi protège la liberté d’expression, mais est-ce sans limites ? On le croirait, à entendre maints discours sur Charlie Hebdo. Or, si nul ne s’attendait à voir le pape François s’afficher Charlie, d’aucuns auront été surpris de la réponse qu’il a faite aux journalistes en se rendant aux Philippines.

Le principe qu’il a formulé allait de soi. « Chacun a non seulement la liberté, le droit, mais aussi l’obligation de dire ce qu’il pense pour aider au bien commun. » N’est-ce pas le devoir, en effet, de quiconque occupe une charge publique ? L’étonnement est venu de la condition qu’il posait. « Il est légitime d’user de cette liberté, mais sans offenser. » S’il ne faut offenser personne, n’ont pas manqué de relever quelques journalistes, que restera-t-il de la parole publique et de la liberté de presse ?

Il ne faut pas prendre au pied de la lettre l’exemple familier que le pape argentin a donné aux journalistes qui l’accompagnaient ce mercredi-là. « Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal. » Bien sûr, le pape ne prône pas la violence. Il s’en explique aussitôt : « On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision. » Provocation, insulte religieuse, dérision, voilà pourtant un problème qu’il n’est pas facile de trancher.

Ainsi, on a beau dire que l’islam n’a pas toujours proscrit l’image de Mahomet, que cet interdit est apparu des siècles plus tard, et que la culture musulmane devrait être expurgée d’une interprétation aussi abusive, il n’en reste pas moins qu’on ne change pas aisément et rapidement une telle croyance. Le catholicisme n’a-t-il pas mis des siècles à cesser de stigmatiser les juifs ? De même, la plupart des cultures, même millénaires, en sont encore à condamner l’homosexualité.

Il n’est pas facile de s’attaquer, sans risques de dérapage, à des questions qui touchent aux valeurs personnelles, aux identités collectives, aux patrimoines culturels. Dans le cas des caricatures de Mahomet, qu’elles soient offensantes ou non, la presse anglo-britannique a préféré la prudence, non par pusillanimité, mais par jugement rédactionnel. La presse francophone a choisi une voie différente. En journalisme, la pertinence et l’intérêt public, même en information, sont rarement dictés par des règles inflexibles.

Néanmoins, un vieux principe s’applique. Toute personne raisonnable est responsable des conséquences prévisibles de ses actes. Cette obligation peut se définir de différentes manières et comporter des nuances. Dans les médias, informations ou opinions sont diffusées sans qu’on en prévoie toujours les répercussions. En temps de guerre, rien n’était diffusé qui mette les soldats en danger. Aujourd’hui, on ne saurait taire une situation affectant la vie ou la santé des gens.

Plus complexe est la diffusion des opinions, commentaires et autres « expressions ». Les caricatures sont des éditoriaux censés refléter aussi la position de l’éditeur. En même temps, les lettres et tribunes libres ne reflètent pas nécessairement les vues de l’éditeur, bien que s’il les diffuse, il en porte (autant que les auteurs) la responsabilité tant civile que criminelle. Bref, la liberté de pensée ou de croyance ne connaît guère de limite dès lors qu’elle ne s’exprime pas en public. Il en va autrement en cas de publication.

Aucun média ne va survivre longtemps si les textes et les images qu’il publie offensent son public ou même, dans la presse commerciale, ses annonceurs. La loi protège les rédacteurs contre les interventions de l’État, mais elle ne les protège pas de sautes d’humeur des lectorats ou des préférences des auditoires. Depuis toujours, une presse à succès s’en tient à des domaines populaires ou peu controversés, quand elle ne sombre pas dans l’exploitation des préjugés.

Il ne reste plus grand-chose du « journal de combat ». Pourtant, le journalisme professionnel n’a pas renoncé à sa vocation, plaisamment décrite comme devant « affliger les gens confortables et conforter les gens affligés ». On ne s’y engage pas sans heurter tôt ou tard des intérêts, des réputations, des pouvoirs. Mais encore faut-il respecter les règles. L’une d’elles consiste à ne pas se laisser intimider par quiconque invoque la foi, la sécurité nationale ou la dignité du prince pour camoufler ses turpides.

Dans la dernière caricature de Mahomet, qui respecte le prophète et pardonne aux « fous d’Allah », les rédacteurs de Charlie Hebdo ont fait montre d’une créativité qui leur vaut plus de louanges que de critiques. Cette fois-ci, ils ne couraient plus grand risque personnel. L’hebdo satirique va même connaître un nouvel essor. Mais le prix de cette liberté parisienne, d’autres hélas le paient déjà, non pas en Arabie saoudite, mais en Afrique où saccages et massacres frappent des communautés entières.

Les conflits de valeurs entre religions ou entre croyants et incroyants ne trouveront qu’un bien faible secours dans le journalisme satirique. La presse en général y est encore perdue. Le pape François peut-il alors innover dans l’Église qu’il préside et donner à la presse catholique une influence significative dans cette époque de crises politico-religieuses ? Les scribes athées n’ont aucun Dieu, mais lui peut encore s’inspirer du Magnificat : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. »


 
36 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 19 janvier 2015 00 h 48

    Magnifique conclusion...

    Et article très pertinent m.Leclerc. Je crois personnellement en matière de liberté d'expression qu'elle est comme toute bonne chose et qu'elle se gâte lorsqu'on s'en sert à des fins abusives.

    Je me suis fait ici refuser moult commentaires pour diverses raisons ( et j'ai tardé avant d'aller finalement lire les politiques) et je n'ai pas crié gare à la censure car tout bien repensé, c'étaient mes plus impulsifs et vraiment pas mes meilleurs. Ils m'ont empêché de vexer des gens gratuitement et de m'humilier plus d'une fois.

    Leurs politiques de commentaires sont impeccables, le public peut opiner à sa guise en autant qu'ils ne soient pas offensants, c'est bien mieux comme ça, c'est ce qui en fait une tribune riche ( au sens figuré seulement, bien malheureusement) et intéressante. Il y a des débats et pas que des crétins qui s'insultent. C'est un quotidien serein.

    Je suis Charlie parce que je suis de la clique qui dénonce haut et fort le fanatisme religieux, entre autre, mais sans cette affreuse hécatombe, jamais je n'aurais dis ces trois mots lourds de sens car je ne suis vraiment pas du genre à faire des blagues un peu scatophiles sur l'objet sacré de peuples entre autres qui n'ont absolument rien d'autre que cette religion débilitante pour leur donner une lueur d'espoir dans la vie, je suis plus du genre à en parler peut-être, pour que les mœurs évoluent, mais je ne suis pas d'un genre assez irrévérencieuse pour faire des traits de'abrutis à un type qui est aux yeux de millions de fidèles hyper fidèles un prophète.

    LOngue vie à la presse objective, libre, mais respectueuse; longue vie au devoir...

    Je ne dis pas que Charlie hebdo n'a pas sa place mais qu'ils devraient caricaturer les américains plus souvent, comme par exemple Georges Bush avec une cape de super-héros sur le dos et des instruments de torture dans les mains, en train de voler...voler du pétrole, ha ha ça détendrait peut-être le moyen-orient un peu...

    • Johanne St-Amour - Inscrite 19 janvier 2015 09 h 53

      La vie n'a pas de prix et encore moins celui de ne pouvoir confronter des croyances obscurantistes, rétrogrades et dangereuses!

    • Pierre Bernier - Abonné 19 janvier 2015 13 h 55

      Les conflits de valeurs entre religions ou entre croyants et incroyants ne trouveront qu’un bien faible secours dans le journalisme satirique.(JCL)

      D’autant que l’esprit qu’on veut avoir (obligation de résultats) gâte (force) souvent le talent qu’a naturellement l’artisan.

      Devoir, contre rémunération, taper ou crayonner à répétition sur un trait des symboles religieux d'une minorité vulnérable et défavorisée, issue d’une immigration mal gérée, a quoi de motivant ?

      À quoi sert-il de provoquer aussi « assidument » dans ses croyances religieuses une minorité qui, à juste titre, se sent exclue et méprisée ?

      - Mobiliser pour une rénovation des croyances légitimes d’individus, que l’État de droit dit pourtant relever de la sphère privée ?

      - Satisfaire une fixation commémorative sur des combats nationaux qui ont été combien lent et féroce à une autre époque, par le harcèlement de ceux qu’on considère devoir faire les leurs en matière de culture religieuse, mais selon le rythme qu’on leur impose ?

      - Démontrer l’éthique de la « fraternité » promue par le régime politique qui en est issu, et qui peine aujourd’hui à accueillir et tolérer ?

      En effet, toute satire (humour, caricature, …) vise à faire rire. Or ce rire est nécessairement un moyen en vue d’une fin.

      Ainsi, il serait naïf de penser que l’humain rit (plaisir du spasme du péritoine) pour rire.

      Il rit de quelque chose ou ambitionne fait rire en fonction d’un objectif conscient ou inconscient : divertir, humilier, mobiliser pour ou contre,… et ce, toujours mu par un même ressort : soit, normalement, « le triomphe du moi » (Freud).

    • Sylvain Auclair - Abonné 19 janvier 2015 15 h 21

      Charlie Hebdo a bien plus souvent insulté l'Église catholique que l'islam, mais ça, on en parle bien peu.

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 19 janvier 2015 05 h 04

    Ceux qui disent

    Ceux qui disent que les journalistes de CH l'ont cherché ne justifient-ils pas le meurtre? comme le coup de poing du Pape? Je préfère défendre la liberté de presse et la liberté de penser en opposition a tous les dogmes de quelques religions que ce soit.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 19 janvier 2015 09 h 50

      Si j'insulte la mère du pape, je recevrai un coup de poing (à prendre au 2e degré dit le pape). Pour être aussi simpliste, ma mère, elle, me disait qu'"agacer" ça ne fait pas mal; elle m'a donc appris à ne pas réagir aux agaceries. Ce que je crois aurais dû dire le pape! Ses propos engage surtout à ne pas critiquer les religions!

    • Jean Richard - Abonné 19 janvier 2015 09 h 58

      « Ceux qui disent que les journalistes de CH l'ont cherché ne justifient-ils pas le meurtre ? »

      L'esprit critique véritable ne devrait pas se contenter de cet esprit binaire qui fait qu'avant toute réflexion, on doit se prononcer pour ou contre. Si ce n'est pas blanc, c'est noir et si ce n'est pas noir, c'est blanc. Si tu es innocent, tu n'es pas coupable et si tu es coupable, tu n'es pas innocent.

      Dans ce débat peu rationnel et trop émotif de l'après Charlie, les gens qui ont tenté de comprendre comment des gamins des banlieues pouvaient-ils se transformer en criminels se sont fait trop facilement accuser d'être complices du crime. Les gens qui ont osé dire que les croyances religieuses de certains n'étaient pas un reniement de toute dignité humaine se sont fait accuser de promouvoir l'extrémisme islamique et tout ce qui va avec.

      Enfin, en confondant religieux, religions et dogmes, ne se prive-t-on pas de la capacité de faire la distinction entre les trois, ce qui pourrait mener à des idées un peu plus éclairées.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 19 janvier 2015 13 h 41

      Dans les articles que j'ai lus, les auteurs condamnent sans équivoque les assassinats des journalistes de Charlie Hebdo; il est évident, pourquoi s'en surprendre, que certains dont je suis, émettent des réserves sur les libertés prises par Charlie Hebdo qui "en carricatures", exprime sa vision et ses critiques, en utilisant, en particulier, la figure de Mahomet! Énoncer de telles réserves, fait surprenant, provoquent des réactions émotionnelles de certains lecteurs qui, tout en défendant inconditionnellement la liberté de pensée et de parole, s'insurgent en qualifiant tout questionnement comme une justification aux actes terroristes des assassins intégristes! C'est alors réduire sa pensée au noir ou blanc.
      Espérons que la chronique de Monsieur Leclerc échappera à ces anathèmes, puisqu'elle a le mérite de poser directement la question des limites de la liberté d'expression. Il faut séparer les questions. C'est un fait : des journalistes se font régulièrement emprisonner et souvent assassiner en raison du métier qu'ils ou elles font. Même s'il y a des rapports entre les deux dans les faits, la question éthique et politique des limites du droit d'expression est une question qui doit être réfléchie pour elle-même. Il va de soi que tous les médias doivent se questionner "dans ce qu'ils rapportent", dans la "façon" de rapporter et "d'interpréter", dans "le droit de réplique", dans la "vérification des sources. La liberté d'expression n'a pas la même portée, ni les mêmes exigences pour les MEDIAS que pour le simple citoyen ou l'écrivain! Par définition, en occident les médias se dirigent une communauté qui reconnait l'égalité des individus de même que le droit à recevoir une information non-biaisée. On s'attend à ce que les médias dans une société démocratique appliquent des codes d'éthique pour encadrer leurs publications afin d'éviter que le journal, la radio ou la tv se convertissent en médias de propagandes partisannes ou idéologique!

  • Denis Paquette - Abonné 19 janvier 2015 05 h 17

    Savoir qui y a droit

    Il ne s'agit pas de savoir si la veritée est illémitée mais de savoir qui y a droit, poser la question c'est y repondre.

  • Yves Côté - Abonné 19 janvier 2015 05 h 35

    Non.

    La liberté d'expression est-elle sans limite ?
    Non.
    Mais les limites en question, selon moi, ne doivent être que celles qui condamnent par la loi, l'incitation à la haine, au racisme (cela incluant toutes ses formes) et au meurtre.
    L'acceptation de cette limitation a pour objectif de chercher à humaniser toujours mieux les humains, la reconnaissance sociale allant de pair avec la conscience de la nécessité d'être égaux et fraternels dans une société, cette dernière ayant pour objectif de permettre l'épanouissement de chacun. De le permettre ne signifiant pas, bien sûr, contraindre qui que ce soit à y accéder mais signifiant seulement de rendre la chose humainement possible...
    Croire ou ne pas croire est un choix individuel. Une société convenable doit permettre à chacun de le faire pour lui-même. Non seulement elle ne doit jamais barrer la route à quiconque cherche à se déterminer en cette matière, ni dans le sens de l'athéisme, ni dans le sens de la foi, mais comme en d'autres sujets, elle doit aider l'individu à accéder à la connaissance de tous les choix possibles.
    Il n'est qu'ainsi que la laïcité d'un Etat puisse s'inscrire dans la liberté des Droits humains universels.
    Ce qui n'est rendu possible que par le régime politique de la république.
    Sans prétendre toutefois que celui-ci, comme par magie, en garantisse la chose...
    Vive la République libre du Québec !

    • Jean-Yves Marcil - Inscrit 19 janvier 2015 13 h 51

      100% d'accord avec vous m. Yves Côté quand vous écrivez :"La liberté d'expression est-elle sans limite ?
      Non.
      Mais les limites en question, selon moi, ne doivent être que celles qui condamnent par la loi, l'incitation à la haine, au racisme (cela incluant toutes ses formes) et au meurtre."
      J'ajoute: au terrorisme. Terrorisme, meurtres, racisme sont peut-être explicables mais ne sont jamais moralement justifiable. N'est jamais justifiable ce qui incite, provoque ou fait l'apologie de la mort des autres qui sont différents... Pour ceux dont le Coran est sacré et parole d'Allah je le cite:"“Si ton Seigneur voulait, tous ceux qui sont sur la terre, tous, croiraient. Est-ce à toi de contraindre les gens à être croyants ? (le Coran, 10, 99-100 )

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 19 janvier 2015 07 h 45

    On s’arrête où ?

    Parler librement sans offenser, c’est très joli mais ça s’arrête où ?

    Le film « La dernière tentation du Christ » (de Martin Scorsese) était jugé offensant par certains Chrétiens, de même que la pièce « Les fées ont soif » de Denise Boucher.

    Représenter le prophète Mahommet est jugé offensant, tout comme la vue de la chevelure, des jambes et des décolletés des femmes. Les vêtements moulants sont tout aussi choquants pour certains. Seule une femme portant le voile intégral (qui ne laisse que les yeux visibles) serait acceptable à leurs yeux. Les hyper-prudes, n’ont-ils pas droit au respect eux aussi ?

    Évidemment, comment une femme en maillot s’entrainant dans un YWCA peut elle offrir son corps dégoûtant (de sueurs) à la vue des croyants ?

    Bref, s’il n’est pas sage de rire des croyances des autres, que fait-on à l’égard de ceux qui n’ont pas cette sagesse ? Doit-on les condamner à mort ou suggérer que leurs assassins ont un peu raison ?

    Quant au massacre de Chrétiens en Afrique chaque fois qu’une provocation est tolérée en Occident, ceci n’est qu’un prétexte. Le contentieux entre les peuples musulmans et l’Occident s’alimente plutôt à la guerre coloniale d’Israël livre en Palestine et les guerres incessantes que l’Occident déclenche ou alimente au Moyen-Orient. Le reste n’est que prétexte et incompréhension volontaire. Il suffit de faire la liste des insultes à l’Islam pour réaliser que n’importe quelle rumeur ou calomnie suffit à « bouffer du chrétien » au Pakistan, notamment.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 19 janvier 2015 21 h 30

      Et dans une société démocratique on peut critiquer les certitudes de certains et des autres, normalement sans se prendre une balle dans la tête. N'est-ce pas merveilleux? N'est-ce pas ce qui révulse viollement les intégristes?