Tolérance ou laïcité

Dans la grande manifestation de dimanche, on ne pouvait pas la rater. Entre République et Nation, elle fut la seule femme voilée croisée sur mon chemin. Comme la majorité des musulmans de France, Malika était horrifiée par la tuerie de Charlie Hebdo. Un tel geste n’avait rien à voir avec sa conception de l’islam, disait-elle. Mais, elle n’en était pas moins convaincue que jamais Charlie Hebdo n’aurait dû avoir le droit de caricaturer le prophète.

L’immense vague de solidarité qui s’est exprimée ces derniers jours ne devrait pas nous faire oublier que les organisations musulmanes qui ont appelé à manifester dimanche sont les mêmes qui avaient poursuivi Charlie Hebdo en 2007 pour « islamophobie ». Même chose pour le MRAP, une organisation antiraciste qui avait porté plainte contre le quotidien France Soir pour avoir coiffé le prophète d’un turban explosif. Cette vague de solidarité ne devrait pas non plus nous empêcher de trouver indécente l’attitude de ces médias anglophones qui ont cédé à la terreur en refusant de publier les caricatures de Charlie Hebdo. En 2005, l’Union européenne fit preuve de la même couardise en refusant de soutenir les caricaturistes danois menacés par les intégristes.

Une semaine après le drame, force est de constater que ces événements tragiques ont révélé des façons très différentes de concevoir le rapport entre la citoyenneté et les religions.

La première est incarnée par la France, où le délit de blasphème a été supprimé dès la Révolution. En affirmant que « nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses », les révolutionnaires affirmaient que même les blasphémateurs avaient droit de cité. Le régime de la laïcité, qui s’instaure progressivement en France jusqu’en 1905, crée en effet un espace public où non seulement le blasphème est autorisé, mais où son idée même devient inconcevable. Cette notion n’a en effet de sens « qu’aux yeux de celui qui vénère la réalité blasphémée », comme l’écrivait le protestant Pierre Bayle dès 1706. En régime de laïcité, le croyant doit donc apprendre à vivre avec les blasphémateurs, comme l’ont progressivement appris l’immense majorité des catholiques, des juifs et des protestants. Pour rendre hommage aux caricaturistes assassinés, les jésuites de la très sérieuse revue Études n’ont-ils pas publié leurs caricatures du pape ?

 

Mais, nombre de pays n’ont pas cette histoire. Comme au Canada, on trouve des traces récentes d’un délit de blasphème dans une demi-douzaine de pays européens. Aux Pays-Bas, ce délit n’a été supprimé qu’en 2013.

Au lieu d’instaurer un espace public qui ignore les croyances et proclame non seulement la liberté religieuse, mais de conscience, dans ce type de régime — que l’on pourrait appeler « de tolérance » —, les religions ont progressivement appris à cohabiter. Cette tradition a toujours été dominante au Canada depuis l’Acte de Québec (1774) qui a supprimé l’obligation faite aux catholiques d’abjurer pour obtenir un emploi de l’État. Ici, ce n’est pas le peuple souverain qui instaure un espace laïque où les citoyens sont égaux, mais les religions qui négocient la paix sociale avec le prince. C’est dans cette tradition que s’inscrivent les organisations musulmanes et antiracistes qui réclament aujourd’hui l’interdiction de blasphémer.

Implicitement, c’est aussi dans cette tradition, et non dans celle de la laïcité, que se placent des intellectuels comme Gérard Bouchard et Charles Taylor, pour qui la laïcité se négocie en partie à la pièce. En érigeant en dogme le régime des « accommodements », ils prolongeaient la vieille tradition des « moyenneurs », comme on disait au XVIe siècle, qui pour rétablir la concorde acceptaient de négocier la place des religions minoritaires dans l’espace public. Outre le fait que ce régime exclut évidemment les athées, il accorde aux religions un statut particulier, d’ailleurs reflété par la Constitution canadienne. Contrairement aux autres formes d’idéologies, les religions sont en effet les seules autorisées à négocier de tels aménagements. On n’imagine pas les marxistes réclamer le droit de ne pas insulter Marx.

Nombre de ceux qui reprochent à la France son intolérance ou son « islamophobie » lui reprochent plutôt de s’inscrire dans une tradition laïque et républicaine. Une tradition où l’espace public appartient à tous les citoyens et ne se négocie pas entre « communautés » comme le réclament les organisations musulmanes.

De tradition laïque et républicaine, les caricaturistes de Charlie Hebdo ne pouvaient même pas imaginer qu’ils pourraient traiter Mahomet autrement que Jésus, Marx ou l’abbé Pierre. « Tolérer » les musulmans en leur accordant des « accommodements », ne serait-ce pas au fond les considérer comme des citoyens de second ordre incapables de vivre dans le respect des règles communes ? « Nous ne sommes pas le parti de la tolérance, écrivait en 1910 Jean Jaurès qui n’était pas un anticlérical. […] Nous n’avons pas de la tolérance, mais nous avons, à l’égard de toutes les doctrines, le respect de la personnalité humaine et de l’esprit qui s’y développe. »

Charb aurait été d’accord avec ça.

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72 commentaires
  • Carole Dionne - Inscrite 16 janvier 2015 01 h 06

    Laïcité

    On le fait et c'est fini une fois pour youte.Tolérence, cela arrive souvent, presque à tous les jours. Alors pourquoi se martiriser?

  • Louise Villeneuve - Inscrite 16 janvier 2015 04 h 44

    Laicité

    Très bon article M. Rioux. La paix sociale ne pourra etre préservée qu'en s'assurant que le domaine public ne soit envahi par le religieux. Aucun statut particulier pour les religions! La charte des valeurs devrait s'appeler la charte sociale pour faire clairement passer le message que quiconque vit dans cet espace social aura le devoir d'adopter ses règles lorsqu'en activite dans le domaine public.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 16 janvier 2015 08 h 58

      Bravo! Droit au but.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 janvier 2015 09 h 02

      La laïcité vise à séparer l'État et ses institutions de la Religion, et donc à légiférer en ce sens. Cet entêtement à vouloir lui prêter un autre nom montre la grande méconnaissance de ce en quoi elle consiste. Il ne faut plus avoir peur de la nommer et d'exiger qu'elle soit appliquée. Il faut se départir de tout complexe et toute culpabilité de vouloir un État laïc non compromettant. Il faut clamer haut et fort que nous ne voulons plus, et ne tolérerons plus que nos politiciens tendent la main aux leaders religieux, ce qui va justement à l'encontre de la laïcité. Il se fait tard pour agir, mais il n'est pas trop tard.

    • Pierre Bernier - Abonné 16 janvier 2015 15 h 08

      Et "pour faire clairement passer le message"... cesser la pensée magique ?

      À cette fin :

      - Ces textes organiques doivent être clairs (i.e. lisibles et compréhensibles par l'honnête citoyen) et leurs implications enseignés adéquatement dans les institutions (publiques et privés) qui dispensent l'éducation "obligatoire" ?

      - Ces textes, après explications des implications fournies sous le controle des agents de l'État, doivent se retrouver également dans les prémisses des documents d'engagements pris par les nouveaux arrivants ?

    • Cyril Dionne - Abonné 16 janvier 2015 17 h 29

      Vous avez tout dit Mme Villeneuve.

  • Pierre Labelle - Inscrit 16 janvier 2015 06 h 37

    Pourquoi un traitement spécial?

    En quoi Mahomet mériterait-il un traitement différent que celui réservé à Dieu ou au pape ou à je ne sais qui d'autre? Une caricature demeure une caricature, la plupart du temps elle n'a qu'un but; nous faire rire et peut-être aussi, nous faire un petit peu réfléchir. Des gens comme Yvon Deschamps ou encore Raymond Deveau nous font rire et réfléchir par leurs monologues, d'autres font la même chose par leur caricature. Accorder un traitement spécial pour le "prophète" deviendrait selon moi un accommodement déraisonnable, nous vivons dans un pays libre à ce que je sache; si ce mot a encore un sens.... Ici il n'y a pas de sentence de 1,000 coups de fouet pour avoir suggérer de modifier telle ou telle politique qui touche au droit de la personne, tous ont droit de s'exprimer librement mais verbalement, pas avec des mitraillettes.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 janvier 2015 08 h 47

      Votre point de vue, ou raisonnement, est partagé par la vaste majorité des Occidentaux et non musulmans. Pour les croyants musulmans fondamentalistes, aucun compromis n'est possible et aucune divergence n'est tolérée. Ce qu'il y a de véritablement choquant est que non seulement nous devons nous plier à leur mode de vie lorsque nous visitons leurs pays, mais qu'ils veulent imposer, par la force de surcroît, leurs lois et coutumes religieuses jusqu'en terre d'Occident.

    • Jean Richard - Abonné 16 janvier 2015 18 h 55

      Sans doute Raymond Devos, un humoriste belge décédé il y a quelques années. Probablement un des meilleurs humoristes francophones de tous les temps. Un humoriste raffiné et subtil, qui n'avait pas besoin de lancer des coups bas pour faire rire pas plus que de se faire populiste.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 janvier 2015 05 h 57

      Vous prêchez la tolérance là ?... Pointilleuse cette tolérance. Ah non, c’est la liberté d’expression, ouf.

      PL

  • Claude Bariteau - Abonné 16 janvier 2015 06 h 54

    Excellent texte


    Vous mettez le doigt sur la différence entre deux modèles du « vivre ensemble ». Un issu de négociation des chefs religieux avec le prince. Un autre par des élus qui définissent les règles communes.

    Avec le premier, l’espace commun est celui de la diversité. Avec le deuxième, la diversité devient objet d’une réglementation valorisant du commun.

    Lors de la manifestation du 10 janvier, ces deux modèles se côtoyaient pour dénoncer le recours à la violence meurtrière. Mais, l’objectif des promoteurs du premier était d’affirmer le droit d’afficher des signes religieux dans l’espace public républicain. Celui des autres de consacrer la laïcité comme fondement de la république.

    Dans un monde où les déplacements de population s’accentuent, ces modèles passés sont à revoir. La réflexion se fait alors en prenant pour acquis l’histoire des assises nationales propres à chaque pays. Il en ressort des ajustements circonstanciels. Rarement une refonte du « vivre ensemble » sur un autre modèle.

    Au Québec, le modèle du « vivre ensemble » eut pour moule le modèle princier auquel, jusqu’à ce jour, les élus n’ont cherché qu’à s’y accommoder plutôt qu’à construire, avec le support du peuple, un modèle auquel il s’associe et entend faire valoir.

    Claude Bariteau

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 16 janvier 2015 09 h 55

      Je salue le souci que vous avez eu de commenter à partir du texte, dont je me suis un peu éloigné.

      « ... deux modèles du « vivre ensemble ». Un issu de négociation des chefs religieux avec le prince. Un autre par des élus qui définissent les règles communes. »

      La distinction est intéressante au plan théorique, mais je ne suis pas sûr que la place du religieux ait été si clairement définie selon l'une ou l'autre de ces voies. Ce qui est suggéré, c'est que dans le premier modèle, l'équilibre se ferait entre des franges potentiellement antagonistes mais toujours au bénéfice du Prince, alors que dans le second modèle, chacun renoncerait à faire droit à ses vues particulières au bénéfice des aspirations communes de Tous.

      Dans les faits, on dirait en effet que ce sont plutôt les valeurs communes qui ont privé le pavé ce dimanche... pendant que les Princes, bras-dessous bras-dessous, s'émouvaient ensemble, bien à l'abri, peut-être, que les différences s'annulent en coeur, comme si les conflits de classe pouvaient être dissous dans l'idéalisation de la République.

      Si les peuples ne sont pas capables de sortir de ces fantasmagories bourgeoises, les princes continueront à jouer de ces différences, de ces souffrances, de ces bêtises en faisant brandir des hochets dérisoires de liberté d'expression et de presse...

      Peut-être.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 16 janvier 2015 09 h 57

      «pris» le pavé et on «privé» le pavé. Lapsus..

    • Cyril Dionne - Abonné 16 janvier 2015 17 h 34

      M. Desjardins, pourriez-vous nous lâcher avec votre prince ou vos princes. Nicolas Machiavel est mort depuis plus de 500 ans. Nous sommes en 2015.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 16 janvier 2015 21 h 54

      Monsieur Dionne, comme j'avais lu le texte de M. Bariteau, j'ai évoqué «le prince» parce qu'il en avait lui-même parlé et pour lier mes propos aux siens. Cela s'appelle la conversation, monsieur. Si elle ne vous intéresse pas, vous pouvez ne pas y participer, mais pourriez-vous vous-même me lâcher avec vos impatiences qui n'apportent ici rien au débat?

  • Michel Pasquier - Abonné 16 janvier 2015 06 h 56

    Raisonnable.

    Lorsque l'on quitte son pays d'origine on adopte le mode de vie du pays qui nous accueille. Voilà ce qu'est un accommodement raisonnable.
    Ne vous faites pas d’illusion Monsieur Rioux, lorsque la poussière sera retombée nous entendrons de nouveau toutes ces élucubrations de tous ces experts en ‘ogue’ tentant de nous convaincre que nous sommes intolérants, que nous sommes coupables de je ne sais combien de défauts. En un mot nous aurions tort de défendre notre mode de vie.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 janvier 2015 09 h 19

      Je dirais plutôt que vous être réaliste. Depuis la tuerie à Charlie Hebdo, les médias et les politiciens n'ont pas perdu une minute pour marteler "surtout pas d'amalgame!" En Europe, la première ministre de l'Allemagne manifeste aux côtés des groupes religieux, tandis qu'une foule croissante de citoyens allemands manifestent pour exprimer leur ras-le-bol et leurs vives inquiétudes quant à la mouvance islamiste. Au lieu de les écouter, on les réprime et les traite de "nazis", en croyant qu'ils baisseraient la tête. Mais ce temps est révolu. Nous pouvons dès lors deviner la suite des choses.

    • Sylvain Lavoie - Abonné 16 janvier 2015 12 h 58

      Gare à l'amalgame, les "logues" comme vous les appelez, ne sont pas tous de gauche...

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 janvier 2015 06 h 01

      Mais ils sont tous dans le champ et le champ est vaste.

      PL