7 janvier 2015

Mercredi dernier, jour d’abomination que l’on connaît, nous sommes plus d’une centaine à grelotter au pied de l’hôtel de ville de Montréal, tout en chantant, tant bien que mal, La marseillaise. On est là pour la liberté d’expression, pour la démocratie, pour notre vieille mère, la France. Allons, enfants de la Patrie. Pour tout dire, nous ne sommes pas très sûrs pourquoi on est là ; nous sentons confusément qu’une limite a été franchie, comme dit une spécialiste des images de guerre. Cette manifestation spontanée, comme la marée monstre dans les rues de Paris quatre jours plus tard, n’a rien de pointu, pas de cause spécifique et immédiate à défendre. C’est simplement l’humanité qui répond : présente ! Encore vivants, « malgré le frette et les barbares ». Le geste réchauffe, comme de voir cette digue d’hommes et de femmes d’État, bras dessus bras dessous, défiler au nom de ce que nous partageons tous : le désir de vivre la tête haute.

Le problème c’est que, au lendemain d’unautre jour maudit dans l’histoire du XXIe siècle, on n’a aucune idée où ces dignitaires nous mènent de ce bon pas.

« Les religieux, dehors ! » crie un homme au moment où le maire Coderre prend la parole. Le bonhomme en question semble le savoir, lui, pourquoi on est ici. Comme un soûlard dans une chorale de minuit, dirait Leonard Cohen, il a un besoin irrépressible de mener le bal. Agressif, il aboie son ordre du jour — « faut abolir la religion ! » — détruisant du même coup l’esprit fraternel.

La tentation est immense, après le massacre de Charlie Hebdo, de croire que nous vivons une guerre de religion, qu’il faut au plus vite décupler les bombes et les attaques au Moyen-Orient, ainsi qu’accorder plus de pouvoirs aux policiers, instaurer plus de surveillance, quitte à piétiner nos sacro-saintes libertés individuelles.

Ce serait refaire les mêmes erreurs qu’ont commises les Américains après le 11-Septembre et les Français avec leur laïcité à la dure. Le problème n’est pas d’abord religieux. Le problème est un nouvel extrémisme qui se drape dans l’islam pour mieux nous faire peur. Ces supposés fous d’Allah ne sont obsédés que d’une chose : sortir de l’obscurité pour redorer leur blason. D’ailleurs, même à Paris, on voit qu’il s’agit davantage de « petits malfaiteurs », radicalisés en prison, plutôt que de réels héritiers d’Oussama ben Laden. Le djihad permet aux losers de ce monde une transformation non seulement instantanée, mais combien imposante. Ces terroristes sanguinaires ne cherchent pas à instaurer la charia dans nos pays ; à la rigueur, ils n’en ont rien à foutre de piétiner nos libertés. Ils en ont eux-mêmes amplement profité. Comme n’importe quel meurtrier de masse, ils cherchent le carnage, pur et simple, et l’immortalité qui vient avec.

S’ils ont le pouvoir de terrifier, et c’est combien réussi, il faut se garder de leur accorder des pouvoirs qu’ils n’ont pas. Sur six millions de musulmans en France, rappelle un ancien de Charlie Hebdo, Olivier Cyran, « zéro représentant à l’Assemblée nationale. […] Pas un seul musulman non plus chez les propriétaires de médias, les directeurs d’information, les poids lourds du patronat, les grands banquiers, les gros éditeurs, les chefferies syndicales ». La fantaisie de Houellebecq d’une révolution islamique d’ici peu ne tient pas la route, ni en France, encore moins ici. Non seulement il faut se garder « des amalgames », comme ne cesse de le répéter François Hollande, « il nous faut d’urgence arrêter de faire rimer la laïcité avec le rejet des religions », dit l’écrivain humaniste français Marek Halter. « Ce qu’il faut enseigner, c’est le respect. »

Il faut se garder d’idéaliser à outrance Charlie Hebdo, aussi. Modèle de bravoure et de provocation, la revue n’a pas toujours été un modèle d’honnêteté intellectuelle, comme l’a souligné, le premier, Jean-François Nadeau. À l’intérieur de ses pages, toutes les religions n’étaient pas sujettes au même traitement vitriolique, tant s’en faut. En France, c’est un crime punissable par la loi que de se moquer de l’Holocauste ; l’histoire et la communauté juive sont prises très au sérieux. La même considération n’est pas accordée à la communauté musulmane. Dans un superbe pied de nez aux « valeurs républicaines » et à la liberté d’expression, le gouvernement français a d’ailleurs interdit une manifestation propalestienne l’été dernier, en appui à la population de Gaza. Consciemment ou non, Charlie Hebdo a participé à marginaliser la communauté musulmane ; et il recevait la protection de l’État pour le faire.

Dans l’après-Charlie, la tâche qui nous incombe n’est pas d’abord militaire ou répressive. Elle est d’essayer de mieux comprendre nos partis pris et nos divisions. Puisse le love-in parisien nous servir d’inspiration.

40 commentaires
  • Paul de Bellefeuille - Abonné 14 janvier 2015 02 h 16

    La laïcité à la dure?

    Laïcité ouverte ou laïcité fermée? Laïcité inclusive ou laïcité exclusive? Laïcité claire ou laïcité sombre? Laïcité sans adjectifs ou avec adjectifs? Et maintenant laïcité à la dure ou laïcité molle? Le directeur de Charlie hebdo a déclaré que leur combat en est un pour la laïcité et que sans laïcité les trois valeurs de la république, liberté, égalité fraternité, n'ont aucun sens. Alors s'il vous plait, peut-on ne plus craindre de nommer la laïcité toute nue sans artifices. Tiens, je me suis fait prendre au jeu. Laïcité nue ou laïcité habillée?

    • Jean-Marc Simard - Abonné 14 janvier 2015 09 h 33

      Savez-vous monsieur que les trois valeurs de la république que sont la liberté, l'égalité et la fraternité sont des valeurs fondamentalement chrétiennes, forgés dans un pays lui-même très chrétien, même lors de sa révolution, soit la France...Ce sont ces valeurs que les Évangiles prêchent en donnant de multiples exemples, via un certain Jésus...Si ces trois valeurs deviennent le crédo de la laïcité, c'est tant mieux...Cela signifie que le Christianisme devient mature en devenant humaniste, et en se débarrassant de son côté trop politicailleux...

    • Yvon Marcel - Inscrit 14 janvier 2015 13 h 34

      Étrange commentaire M. Simard, je ne reconnais pas ces principes comme étant ceux de la Chrétienté, je pourrai vous concéder celui de la fraternité, mais certes pas celui de la liberté ni celui de l'égalité, l'Église s'étant souvent opposé à ceux revendiquant plus d'égalité; quant à la liberté elle ne peut exister lorsqu'elle dépend de partager des dogmes pour lesquelles la non-croyance entraîne des condamnations diverses.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 14 janvier 2015 15 h 59

      Monsieur Marcel, je ne parle pas de ce que l'Église de Rome ait pu dire ou faire,ni de ses dogmes, je vous parle du message évangélique...Pleins de paraboles plaident en faveur de l' égalité des femmes, celui de la Samaritaine, celui de Marie-Madeleine que certains pharisiens voulaient lapider, etc..., D'autres plaident en faveur de la liberté, car Jésus n'a jamais forcé personne à le suivre (parabole du jeune homme riche)...Si vous lisez bien le message évangélique annoncé par les Apôtres tout ce message n'est que libération de l'homme de son animalité...L'amour humain est une quête qui ne va qu'en ce sens...Historiquement les diverses communautés religieuses ont fait un travail énorme d'éducation, d'éradication de la pauvreté par la charité, et de socialisation du genre humain en plaidant en faveur du partage, et j'en passe...Il s'agit de bien se renseigner sur l'immense influence qu'ont eu les Chrétiens sur l'humanisation des diverses soicétés humaines d'alors, non en les massacrant mais en les éduquant...Jésus n'a jamais levé une armée pour faire passer son message, mais a envoyé ses Apôtres annoncés la bonne nouvelle, autrement dit éduquer les populations...Une série de vidéos historiques objectifs et sérieux en parlent sur youtube, intitulés «2000 ans de Christianisme» À vous de voir...

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 14 janvier 2015 05 h 12

    Température

    Je vous trouve bien frileuse aujourd'hui, Madame.

  • Jorge Fontecilla - Inscrit 14 janvier 2015 05 h 33

    Que d'efforts pour dédouanner la religion!
    Nous voilà devant des hordures qui se réclament de leurs croyances, qui massacrent pour punir le blasphème mais... il ne s'agit pas de religion.

    • André-Jean Deslauriers - Inscrit 14 janvier 2015 11 h 16

      En effet que d’effort pour dédouaner la religion et cet immonde massacre. Encore une fois la banalisation de ce crime. Contrairement à ce que Mme. Pelletier affirme, la religion catholique a beaucoup plus souvent fait les frais des dessinateurs de Charli-Hebdo que la religion musulmane. Mais Mme Pelletier en bonne thuriféraire du discours dominant des «bien-pensants» qui ont peur de nommer un chat un chat et qui font tout pour culpabiliser ceux qui critiquent l’Islam radical, continue son travail commencé lors des débats sur la Charte.

      J’aurais parié tout ce que je possède, que sa chronique allait évidemment porter sur cet évènement mais aussi que le sens de son propos irait dans cette direction. Peu importe le sujet mais surtout celui portant sur la critique de la religion et de l’Islamisme, les propos de Mme. Pelletier sont prévisibles comme une possibilité de tempête de neige en hiver.

    • Jacques Cameron - Inscrit 14 janvier 2015 20 h 17

      Le fanatisme et sa terreur se retouve autant chez les areligieux que chez les croyants, qu'on songe à Pol Pot ou autre marxisme déchaîné pour exemple. Il est parfois au pouvoir et parfois dans la marge, il prend tous les masques car le mal ne veut surtout pas se reconnaïtre comme tel et ainsi se cache mëme derrière Dieu ou Allah ou la Raison-Dieu. Le mal est tout dogme ou foi ou idéologie qu'on impose alors que si une croyance n'est pas libre assentiment elle n'est pas un véritable acte de foi ou assentiment de raison et se trahit. Le mal est une haine qui se déguise en justice. Le mal prétend refaire et sauver le monde dans le sang.
      Le fameux village global suscitent des rapprochements précipités, des mariages forcés et des divorces acrimonieux et surtout ce choc entre l'Occident et l'Islam provoque l'éternel conflit entre les anciens et les modernes et l'éternel conflit entre les humains tout court jamais à court de motivation pour s'entretuer.

  • Jean-François Trottier - Inscrit 14 janvier 2015 07 h 05

    Pas sûr....

    "Consciemment ou non, Charlie Hebdo a participé à marginaliser la communauté musulmane ; et il recevait la protection de l’État pour le faire."

    Je ne vois pas en quoi, mais pas du tout. Charlie s'affaire depuis toujours à déboulonner toutes les religions dans ce qu'elles ont de dingue, et pas du tout l'esprit religieux. Il y a une énorme marge.

    Je suis en accord avec vos propos, sauf pour cette phrase qui démolit leur sens. Avancer ceci, c'est dire que chaque crucifix porte atteinte à la religion juive, c'est réduire Guernica à un pamphlet anti-Franquiste, c'est opposer toutes les religions les unes aux autres. L'Islam n'est pas un monument immuable, c'est un organisme multiforme et humain quant à la partie que nous en voyons puisque nous ne sommes pas théologiens.

    L'écrit, tant qu'il n'est pas haineux, ne peut pas prendre pour acquis que ses lecteurs sont cons. À eux de faire la part des choses, c'est le minimum de respect que les humoristes leurs doivent.

    • Sylvain Auclair - Abonné 14 janvier 2015 19 h 16

      Bravo!

  • Jean Lacoursière - Abonné 14 janvier 2015 07 h 31

    Mon parallèle est-il boiteux?

    Madame Pelletier dit: "Ce serait refaire les mêmes erreurs qu’ont commises les Américains après le 11-Septembre et les Français avec leur laïcité à la dure. Le problème n’est pas d’abord religieux. Le problème est un nouvel extrémisme qui se drape dans l’islam pour mieux nous faire peur."

    Madame Pelletier semble vouloir minimiser la religion comme étant une cause importante du problème. Je crois que les religions ont du bon, mais qu'elles sont aussi parfois être prises de front.

    Je ne peux m'empêcher de penser que si le sujet de la chronique avait été celui des armes à feu suite à une tuerie dans une polyvalente, madame Pelletier aurait plaidé que les armes à feu ne sont pas un problème en soi, qu'elles ne tuent personne, le problème étant plutôt l'utilisation qu'on en fait (i.e. celui qui tient l'arme). Comme la très grande majorité des possesseurs d'armes les utilisent de façon sécuritaire, ce serait les discriminer injustement (les stigmatiser?) que de légiférer pour limiter et baliser davantage la possession d'armes à feu.

    Merci de me remettre dans le droit chemin si mon parallèle est boiteux.