De République à Nation

Entre République et Nation, un peuple meurtri a défilé pour clamer l’unité de la seconde dans la défense de la première. Pour dire au monde entier — et en présence du monde entier — sa détermination à « écraser l’Infâme ».

(Pour mémoire, ce mot célèbre de Voltaire visait explicitement, et dans l’ordre : l’intolérance, la censure, la superstition, le fanatisme — avec son pendant, la violence politique —, sans oublier la torture. Voilà qui, à trois siècles de distance, reste criant d’actualité…)

L’Unité devant l’Infâme : telle est du moins, devant l’extraordinaire solennité de cet événement — la plus grande manifestation jamais tenue à Paris depuis la Libération de l’été 1944 —, l’interprétation qui est, qui veut être, sur toutes les lèvres ou presque.

Le quotidien Libération, ce matin en éditorial, y croit : « Quelque chose d’inouï s’est passé dimanche dans les rues de France. Contre la violence, contre l’obscurantisme, contre la division des communautés, le pays de Voltaire et de Cabu s’est soulevé dans un immense élan civique. »

Commentant la présence dans la capitale française d’une cinquantaine de chefs d’État et de gouvernement venus des quatre coins du monde, la compagne d’un dessinateur assassiné n’en revient pas : « Qui a réuni autant de chefs d’État autour d’un symbole ? Mandela… et Charlie ! »

Voilà pour l’immédiat et le premier degré : le sursaut citoyen par-delà les partis, l’unité retrouvée, la compassion mondiale (y compris avec des leaders étrangers venus défiler à Paris… mais qui, pour certains, ne toléreraient pas 30 secondes un Charlie Hebdo sur leur territoire !), le succès extraordinaire et automatique d’un slogan de l’ère Twitter : « Je suis Charlie. »

 

Mais les grandes envolées unanimistes — ou qui se voient telles — s’avèrent souvent décevantes, voire trompeuses. La fusion sociale est par essence fugace. Elle a aussi quelque chose de superficiel : dans l’émotion, on oublie volontiers les détails qui fâchent.

Ce grand rassemblement compassionnel — si l’on ose dire — a mis en vedette Charlie, la police et les juifs. Charlie Hebdo et les forces de l’ordre, bras dessus, bras dessous : il faut déjà le faire ! Quant à la communauté juive de France, elle a été l’autre grande victime de cette semaine meurtrière. Dans un contexte où remonte l’antisémitisme, le premier ministre Nétanyahou — présent hier à Paris — a appelé explicitement les Français d’origine juive à émigrer en Israël.

N’oublions pas non plus que le Front national de Marine Le Pen — malgré la visite, vendredi à l’Élysée, de Mme Le Pen — a décidé de ne pas appeler ses partisans à manifester hier dans la capitale. Sage décision, peut-être… mais l’unité de la nation, que devient-elle ?

Et puis, dans certaines banlieues, bien des jeunes gens d’origine maghrébine ne se sont pas rendus à la grande communion nationale d’hier. S’estimant exclus et stigmatisés, nombre d’entre eux, s’ils n’ont pas de sympathie pour les terroristes, n’en trouvent pas moins hypocrite une unité nationale qui les oublie un peu. Certains persiflent : « Pourquoi on interdit Dieudonné, alors que pour Charlie la liberté doit être sans limite ? » On pêche ici en eaux troubles… mais ce sont des questions qu’on a le droit de poser.

Un mot sur la laïcité, fantôme omniprésent dans ce drame, même si on n’en a pas assez parlé… Le rédacteur en chef de l’hebdomadaire martyr, Gérard Biard, a tenu, ce week-end à la télévision, à mettre les points sur les « i » : « La laïcité, c’est la première valeur de notre République. C’est elle qui a été attaquée ici. Sans elle, liberté, égalité, fraternité ne sont plus possibles. »

La France laïque et républicaine existe toujours. Elle s’est levée de façon remarquable hier. Un événement comme le massacre de Charlie Hebdo peut provoquer un sursaut salutaire. Mais tout au long des quatre derniers jours, de petites phrases en omissions, on a vu aussi des lignes de fracture, qui pourraient s’accentuer.

La France en a vu d’autres. Elle est sans doute moins mal en point que ne le répètent les « déclinistes » professionnels qui pullulent dans sa presse et sa communauté littéraire. C’est aussi un pays qui procède par sauts, plus que par évolutions progressives. L’avenir proche nous dira si le terrible choc du 7 janvier aura eu davantage d’effet unificateur que d’effet dissolvant.

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25 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 12 janvier 2015 06 h 38

    effet unificateur

    Je remarque dans ce texte des allusions à certaines dissensions et à les considérer comme des manques ou des fautes. Faut vraiment ne pas avoir compris l’esprit de Voltaire qui a dit : «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai à mort pour que vous gardiez le droit de le dire.»

    C’est cela que les trois vauriens ont voulu abattre à la mitraillette. Dimanche, le peuple leur a dit : «Vous ne réussirez pas !» Et ce matin, je relis que l’auteur est au minimum surprit qu’il y ait dissension ? Mais c’est ça l’idée. C’est elle qu’il faut protéger. Le seul point qui a unifié toute cette foule est le droit de ne pas être d’accord et de pouvoir l’exprimer en toute sécurité. Les raisons pour et sur lesquelles ils ne sont pas d’accord sont personnelles et aussi multiples qu’il y avait de gens dans la rue. Tous ces gens ne se sont pas réuni pour dire la même chose, ils se sont uni pour dire tous et chacun ont le droit de dire ce qu’ils ont à dire et ont refusé de se taire. Ils se sont levés pour le droit à la dissension. Comment être surpris d'en entendre ?

    Quand tout le monde sera d’accord, ça va être plate rare et l'Infâme aura gagné. Ils se sont levé pour le droit à la dissension. Comment être surpris d'en entendre ? Vive la discussion.

    Bonne journée.

    PL

    • Raymond Turgeon - Inscrit 12 janvier 2015 08 h 21

      Et longue vie au débat. Bien dit.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 12 janvier 2015 08 h 22

      Et longue vie au débat. Bien dit.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 12 janvier 2015 08 h 22

      Et longue vie au débat. Bien dit.

    • Frédérick Pelletier - Inscrit 12 janvier 2015 10 h 05

      Un des grands problèmes avec Voltaire, c'est qu'on lui fait dire bien des choses, même celle qu'il n'a pas dite, à commencer par cette fameuse «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai à mort pour que vous gardiez le droit de le dire.» Cette citation est apocryphe et fût littéralement inventée par une biographe britannique vers 1905. Elle n'a jamais été écrite ni dans le texte ni dans la lettre...
      Alors, si sur le fond vous avez raison, reste qu'il faut éviter de dire n'importe quoi pour défendre le droit de dire ce qu'on veut.

    • Frédérick Pelletier - Inscrit 12 janvier 2015 10 h 10

      Le grand problème avec Voltaire, c'est qu'on lui fait dire bien des choses, même celle qu'il n'a pas dite, à commencer par cette fameuse «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai à mort pour que vous gardiez le droit de le dire.» Cette citation est apocryphe et fût littéralement inventée par une biographe britannique vers 1905.
      Alors, si sur le fond vous avez raison, reste qu'il faut éviter de dire n'importe quoi pour défendre le droit de dire ce qu'on veut.

    • Antoine W. Caron - Abonné 12 janvier 2015 10 h 15

      Tellement juste...et un peu embarassant pour M.Brousseau!

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 12 janvier 2015 12 h 36

      M. Pelletier, ce n'est pas le fait que ce soit Voltaire qui l'ait dit qui est important, c'est que ce fut dit. Je base donc ma logique sur la phrase et non sur le personnage.

      «Alors, si sur le fond vous avez raison, reste qu'il faut éviter de dire n'importe quoi pour défendre le droit de dire ce qu'on veut.»

      Mais bon... «50,000 fans can't be wrong» comme fut écrit sur un certain album. 3,7 millions de gens ont marché hier pour défendre la liberté de dire n'importe quoi, j'ai beaucoup d'appuis.

      Bonne journée.

      PL

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 janvier 2015 07 h 01

    La dérision de la laïcité

    Comment ne peut-on voir la bêtise humaine à l'œuvre dans cette manifestation qui a accueilli Erdogan, ce dirigeant turc islamique qui a éliminé toute trace de la laïcité en Turquie et a réinstauré un régime islamique? Aucun des leaders à la manifestation de dimanche en France n'est prêt à défendre la laïcité, et leurs discours font écran de fumée à leurs réelles intentions. Les médias en France n'ont également pas perdu une minute, après cet attentat, pour continuer leur œuvre de désinformation du public et marteler "surtout pas d'amalgame", accusant, insultant grossièrement même, aboyant à quiconque ose tenter de poser des questions légitimes qui pourraient révéler la vérité qui se cache derrière tous les crimes perpétrés en criant Allah Akbar en sol de France, notamment au cours des dernières semaines.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 12 janvier 2015 08 h 37

      Certains politiciens accordent une importance particulière à leur image politique; ils nourissent et orientent la perception de leurs électeurs et des appuis potentiels à leurs vues afin de conserver le pouvoir.
      Cependant, si certains ne pouvaient vraiment pas rater cette opportunité en or d'ajouter de la dorure à leur blason, il serait très certainement cynique de prétendre que d'autres ne pouvaient pas sincèrement afficher leur solidarité.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 janvier 2015 08 h 40

      M. Turgeon, la sincérité de la majorité des participants n'est pas mise en doute, mais il faut cependant ne pas fermer les yeux sont l'hypocrisie des leaders qui malheureusement laisse présager que rien ne changera.

    • Jacques Patenaude - Abonné 12 janvier 2015 09 h 16

      Il manquait pourtant un politicien que nous connaissons tous. Il me semble que la place du premier ministre du Québec devait être à Paris. Les liens entre le Québec et la France le justifiait amplement mais peut-on demander à Coulliard d'agir en homme d'État? Trop petit politicien pour celà sans doute. manifestement il n'a pas conscience du rôle de chef de l'État québécois qu'il a le devoir d'assumer.

    • Jacques Patenaude - Abonné 12 janvier 2015 09 h 19

      Il manquait un politicien que nous connaissons bien.Il me semble que la place du premier ministre du Québec devait être à Paris. Les liens entre le Québec et la France le justifiait amplement mais peut-on demander à Coulliard d'agir en homme d'État? Trop petit politicien pour celà sans doute, manifestement il n'a pas conscience du rôle de chef de l'État québécois qu'il a le devoir d'assumer.

    • Jean Richard - Abonné 12 janvier 2015 09 h 23

      Le problème avec la laïcité, c'est qu'on en a fait une religion. Et comme avec bien des religions, le dogmatisme a pris la place de l'esprit critique.

      J'entendais ce matin à la radio un quelconque Français claironner bêtement que sans laïcité, il ne pouvait y avoir de liberté, qu'il ne pouvait y avoir de fraternité, d'égalité... Ça ressemble étrangement à ce qu'on nous disait plus jeune : hors de l'Église, point de salut.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 janvier 2015 09 h 33

      La laïcité n'est pas une religion, ne vous en déplaise, mais un principe de gouvernance. Le christianisme, le judaïsme et l'islam sont des religions, et seule la laïcité permet des séparer des politiques et d'empêcher ainsi toute discrimination sur la base de la base et tout prosélytisme entravant les croyances opposées et stigmatisant les non croyants.

    • Antoine W. Caron - Abonné 12 janvier 2015 10 h 26

      Considérer la laicité comme une religion c'est commettre la même erreur que considérer l'évolution comme une "croyance", sur le même pied que le créationnisme...

    • Nicolas Bouchard - Inscrit 12 janvier 2015 17 h 09

      M. Richard,

      La laïcité est un leitmotiv. Donc il faut la vivre pour qu'elle ait le moindre sens. Ce n'est donc pas un dogme mais bien un mode de vie. C'est l'équivalant d'accuser un individu ayant un mode de vie sain de vivre une « religion du bio » et « d'être incapable d'en sortir ».

      Un dogme tente de modifier la réalité selon ses préceptes. Un mode est le reflet de notre réalité de tous les jours. L’un est une influence, l’autre est un résultat. Confondre les deux est donc une erreur plutôt bête.

      Nicolas B.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 12 janvier 2015 17 h 24

      Madame Lapierre,
      Mon propos ne visaient que les politiciens et les chefs d'État; je ne me permettais cependant pas de les condamner tous en bloc. Je préfère parraître naïf et conserver l'espoir.

  • Jacques Beaudry - Inscrit 12 janvier 2015 07 h 39

    Allez-vous nous servir ces texte pompeux encore longtemps. Faudrait passer à autre chose.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 12 janvier 2015 08 h 48

      Peut-on blâmer un journaliste parce qu'il aura pondu un texte ''accrocheur''? Sous cet aspect, je crois que c'est réussi.
      On y retrouve des citations, des constats et suffisamment d'analyse, le tout fignolé de manière cohérente et pertinente.
      Pompeux? Je ne vois pas.

    • Frédérick Pelletier - Inscrit 12 janvier 2015 10 h 09

      La liberté d'expression, c'est aussi la liberté de ne pas écouter.
      Bref, il y a plusieurs autres pages dans plusieurs autres jounaux qui parlent d'autre chose sur un autre ton que celui-ci supposément «pompeux».

  • Jacques Patenaude - Abonné 12 janvier 2015 09 h 02

    Où était le représentant du Québec?

    Il me semble que la place du premier ministre du Québec devait être à Paris. Les liens entre le Québec et la France le justifiait amplement mais peut-on demander à Couilliard d'agir en homme d'État? Trop petit politicien pour celà sans doute, manifestement il n'a pas conscience du rôle de chef de l'État québécois qu'il a le devoir d'assumer.

    • Colette Pagé - Inscrite 12 janvier 2015 10 h 40

      En raison des liens privilégiés qui unissent le Québec et la France n'aurait-il pas été raisonnable qu'au lieu d'être représenté par son délégué général que le Québec soit représenté par son premier ministre. Une telle attention aurait certainement été apprécié par le peuple français. Une occasion manquée par un gouvernement qui tarde à adopter une Charte de la laïcité et de l'égalité homme-femme. Serait-ce le trop long séjour du PM en Arabie saoudite qui le rend si frileux lorsqu'il s'agit de questions identitaires ?

  • Yvon Giasson - Abonné 12 janvier 2015 09 h 22

    Laicité à la québécoise

    Gérard Biard, a tenu, ce week-end à la télévision, à mettre les points sur les « i » : « La laïcité, c’est la première valeur de notre République. C’est elle qui a été attaquée ici. Sans elle, liberté, égalité, fraternité ne sont plus possibles. »

    Voilà un rappel bien judicieux qui devrait faire réfléchir notre propre gouvernement.