Confession aux cons

Je n’ai jamais été Charlie. Ou si peu. Et certainement pas assez du temps où je couvrais la religion pour Le Devoir.

C’était il y a très longtemps, dans l’autre siècle, dans cette belle époque qui a suscité trop d’espérances, entre la chute du bloc communiste et les attentats du 11-Septembre. On était dans la post-histoire, paraît-il.

Le religieux regonflait, avec Jean-Paul II aux commandes catholiques, la révolution islamique en Iran et les preachers partout aux États-Unis. Mais très franchement, personne ne se doutait que le XXIe siècle serait à ce point marqué par le retour des dieux et surtout des fous d’Allah.

Je n’ai jamais été Charlie. Je n’ai jamais relayé l’esprit viscéralement anticlérical et férocement impénitent, jusqu’au sacrilège qui régnait, qui règne encore autour de cette publication moins satirique que vitriolique. Dans ma famille proche, l’impie, le vrai pur et dur, publie des manuels d’autodéfense intellectuelle, dont un illustré par feu Charb, directeur de Charlie Hebdo assassiné la semaine dernière.

Personnellement, j’ai toujours été déchiré idéologiquement entre deux positions analytiques, disons entre Voltaire et Weber.

D’un côté, il y a cette idée impétueuse et effrénée d’écraser l’infâme. Le projet des Lumières propose de juger les croyances au tribunal de la raison. La maxime favorite de Marx proclame : doute de tout.

La première critique doit s’adresser aux religions, ajoute ce Karl-là. Tout simplement parce que les religions ont beau charrier de la sagesse, elles exploitent en même temps un inépuisable réservoir de niaiseries, de préjugés et de superstitions. Et les balivernes des autres semblent toujours ridicules et condamnables.

D’un autre côté, il y a cette idée fondamentale de comprendre l’action sociale des individus. Chacun, ici-bas, est un être de conscience qui agit en fonction de sa compréhension du monde et de certaines intentions. Le journalisme, cette sociologie diète, doit donc suivre le mot d’ordre wébérien en cherchant à comprendre le sens, les motifs des comportements sociaux.

Dans ce cadre, la religion devient un inépuisable réservoir de croyances qui font sens pour les croyants. Ce qui permet, par exemple, de comprendre et d’expliquer (c’est-à-dire de décrire les causes et les effets) les motifs d’un terroriste religieux ou d’un missionnaire en Afrique.

Cette perspective permet aussi de situer l’exception occidentale dans le monde. Le christianisme a aussi été la religion de la sortie de la religion. En tout cas, c’est bien ici que l’émancipation de l’explication magique de l’univers (le fameux désenchantement du monde) a pu se produire, y compris pour engendrer la critique radicale du religieux incarnée par Charlie Hebdo.

Trop peu Charlie

 

Je n’ai jamais été Charlie. Ou trop peu. Dans ma couverture du religieux, j’oscillais sans cesse entre les deux tentations analytiques, soit pour comprendre le sens, soit pour le critiquer. Mais je réussissais très mal l’un et l’autre, surtout la compréhension en fait, comme me l’a reproché un jour Claude Ryan.

Je l’avais appelé en septembre 2000 pour recueillir ses commentaires à la suite du décès de Pierre Elliott Trudeau. Il avait poliment commencé par me reprocher de ne rien comprendre aux croyants.

C’est vrai. On A des idées, mais on EST dans ses croyances, de tout son être. Et je ne crois pas.

Dans une étude sur la couverture religieuse du Devoir publiée en 2012 par la revue Communication de l’Université Laval, les croyants lecteurs du Devoir me reprochaient aussi de trop les critiquer, de ne pas respecter leur foi. Ils décrivaient mes textes comme « arrogants, cyniques, sinon varioliques » et parlaient d’un travail « insultant, grossier, épouvantable ». Je le savais bien : j’ai reçu des centaines de lettres d’injures. Mais bon, la revue savante, dirigée en plus par des professeurs de journalisme, ne m’a jamais appelé pour avoir mon point de vue. Ça doit être un détail.

En plus, mon journal n’en pensait pas moins. En tout cas, l’ancien directeur de l’info qui m’a interdit d’écrire sur la religion à la fin de l’été 2002 devait bien le penser. C’était après une couverture jugée trop irrévérencieuse des Journées mondiales de la jeunesse, à Toronto. Pourtant, franchement, il n’y avait pas de quoi fouetter un mécréant comme en Arabie saoudite.

Je n’ai jamais été Charlie. Mon journal non plus. Tant mieux en fait. Charlie Hebdo est souvent insupportablement grossier et indécrottablement vulgaire. Le Devoir a accepté beaucoup de mes textes bêtes et méchants et, un jour, il a décidé qu’il fallait que ça s’arrête.

Je médite sur ce temps révolu depuis le grand massacre de mercredi. Je n’ai jamais été Charlie. Ou trop peu. Et maintenant je le regrette. Un peu, beaucoup, passionnément.

Une part de moi réclame encore de la compréhension à la Weber. Une autre souhaite tout simplement crier des injures au ciel et mettre des bonnets d’âne à Dieu, à Allah, à leurs prophètes et à tous ceux et celles qui les utilisent pour justifier leurs monumentales conneries.

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