Mort aux enfumeurs

Une fois n’est pas coutume, laissons un peu l’esprit des fatwas de Charb, ces billets hebdomadaires du satiriste et homme de presse français, tombé dans l’exercice de ses fonctions sous les balles des fous de Dieu, mercredi dernier à la rédaction de Charlie Hebdo, s’emparer de cette chronique. Et pourquoi donc, Monsieur, Madame ? Pour lui rendre hommage, pardi, en varlopant au passage quelques-unes des têtes de Turc, et autres irritants sociaux, qu’il aimait bien secouer : les enfumeurs.

Vous avez remarqué, vous aussi, comment, en période de crise ou de lendemains de tragédie, ces enfumeurs se bousculent au portillon de l’opinion publique avec la même subtilité que des vautours sur un macchabée encore tiède pour désorienter le monde avec leur écran de fumée. Classique : ils veulent faire prendre des vessies pour des lanternes, égarer les gens sur les chemins du sens et de la compréhension, mais également les abuser, les exciter, les tromper, les attirer vers leur Église, avec cet intéressement malsain et plutôt déplacé en période de recueillement.

L’attentat sordide et 12 fois mortel commis par deux abrutis contre les bureaux de Charlie Hebdo n’a pas manqué de faire ressortir ces profiteurs de l’horreur qui ont pris des formes assez étonnantes et parfois même bizarres dans les derniers jours. Il y a eu ce politicien — François Legault, pour le nommer — qui sur Twitter a appelé à la rescousse Carrie Mathison — oui, oui, le personnage psychologiquement instable de la fiction télévisée Homeland —, pour combattre les extrémismes ou encore cet autre politicien, maire d’une étrange ville près d’un fjord, qui est venu dire que tout ça était finalement « la faute du diable ». En 2015, un ado dirait : « Sérieux ??? ». Arrêtez ça tout de suite, les gars, c’est criminel votre truc ! Plusieurs de vos contemporains pourraient finir par en mourir… de rire.

L’enfumeur a eu de la glace en masse dans les derniers jours pour patiner sur le thème de l’insécurité, sur celui de la guerre des religions, mais également pour montrer du doigt l’islam et ses millions d’adeptes dans le monde comme la source d’un mal que seules des lois pour renforcer la sécurité, des chartes pour protéger des valeurs ou des appels au repli identitaire pourraient en choeur aider à combattre. Ici, Harper a même fait sa petite parade habituelle au bulletin de nouvelles pour parler de renforcer ses lois et son ordre. Là-bas, Marine Le Pen a relancé le débat sur la peine de mort. De l’absurde opposé à la connerie, pour endormir le monde.

Connerie et bêtise

Parce que c’est bien de la connerie, de la bêtise humaine poussée à l’extrême, plus que de la religion et de l’islam, qu’il a été question mercredi matin, finalement, dans les locaux de Charlie Hebdo, cette connerie qui s’installe dans la tête des gens lorsqu’ils finissent par se persuader que leur vision du monde est la seule valable, que les réponses simples qu’ils ont réussi à assimiler sur des questions existentielles forcément complexes sont à ce point rassurantes pour eux qu’elles méritent d’être imposées à tous. Cela peut être à coup de fouet, de menaces et d’intimidation, pour les uns, mais aussi de communication intrusive, de campagnes publicitaires, pour d’autres.

Car le fondamentalisme, le dogme dans sa forme ridiculement prosélyte, n’a pas toujours une barbe. Il peut aussi se tenir dans les tavernes une bière dans la main, sur les parquets de certaines Bourses, devant la porte d’un centre commercial le 26 décembre au matin, même dans une école de yoga, un aréna, une exploitation agricole biodynamique-hystérique ou dans les couloirs de l’agence de notation Moody’s. On en croise même parfois sur des pistes cyclables !

Humanité rime avec iniquité, en général, mais jamais face à la connerie. C’est fatal. Du coup, les enfumeurs peuvent bien arriver avec leur idée de lois, ou de Carrie Mathison, pour combattre les extrêmes. Si des législations, ou l’adhésion à un parti politique, étaient capables d’éradiquer la connerie de la surface du globe, cela fait longtemps que le problème aurait été réglé, non ? Et on serait peut-être déjà en train de s’ennuyer des enfumeurs.

La connerie a besoin de choses sans doute moins triviales pour être combattue. Comme la coquerelle et la vermine, elle a peur de la lumière. Il suffit donc de l’allumer. Comment ? En cultivant le partage non pas de vérités à l’emporte-pièce, de prêches rétrogrades ou de slogans publicitaires érigés en prière, mais d’une culture du doute et de la question, en nourrissant le goût de l’art, de la musique, de la dérision, bref en adhérant à des lois humaines qui ouvrent les esprits et cautionnent la curiosité, pas qui renferment l’humain sur lui et attisent la peur. À moins que ce ne soit la peur du conformisme et des consensus mous.

Je crois que vous serez d’accord, il faudrait mettre la tête de tous ces enfumeurs dans une ruche pleine d’abeilles, juste avant l’enfumage, pour leur faire comprendre que les gestes guidés par la connerie n’ont pas toujours besoin d’être armés et teintés de références religieuses plus ou moins foireuses, pour être lourds de conséquences. Amen… et tchao, Charb !

À voir en vidéo