C’est pas un supermarché

Il faut des morts. II faut de l’extrême violence pour que notre mollesse collective se fige enfin. Il faut la stupeur puisqu’à force de confort, on perd l’habitude des postures exigeantes que nécessite la défense d’idéaux.

Ceux dont l’horreur nous rappelle aujourd’hui la valeur. Ces idéaux que nous bradons si souvent pour trop peu.

Alors, dans l’effarement, parce qu’il faut toujours dire quelque chose, nous proférons toutes sortes de conneries faussement chargées de sens. Comme celle entendue le plus souvent, livrée en boucle à la radio et à la télé mercredi soir, et jeudi : « Nous ne plierons pas. »

Serait-ce parce que, si confortablement avachis dans notre cocon de paix, là où la petite violence ordinaire est étouffée par l’assourdissant ronron du quotidien et les geignements de tous ces gens qui confondent démocratie et pouvoir d’achat, se plier un peu plus encore relèverait de la contorsion ?

Passé notre nombril, en nous courbant un peu plus, il ne nous resterait plus qu’à contempler notre cul.

Voilà une image qui possède cette drôlerie de mauvais goût que n’auraient pas reniée les défunts artisans de Charlie Hebdo.

Un journal qui, en tirant sur tout le monde, de Hollande à Le Pen, des musulmans aux chrétiens en passant par les juifs, Houellebecq, Depardieu et Dieudonné, a choisi le parti de l’irrévérence totale, de la critique de l’extrémisme et de la connerie qui ne serait pas non plus exempte de bêtise. Ni de méchanceté.

C’est un choix qui se discute. Encore faut-il en être capable.

Or, s’il est des méthodes particulièrement brutales de museler une parole libre, comme celle des tueurs de mercredi, il en existe d’autres bien plus insidieuses, auxquelles nous participons et qui, malgré notre bel élan de solidarité, nous empêchent de pouvoir dire en toute franchise que nous sommes Charlie. Et encore moins que nous ne plierons pas.

Autrement, il faudrait cesser de regarder nos libertés se dissoudre dans la rectitude, laissant ainsi la santé de la démocratie se détériorer, observant l’espace médiatique s’adonner à la niaiserie permanente, à l’humour sans conséquence qui nous reconduit dans le consensus mou du rire bien gras, nous refusant à toute critique de peur d’être taxés d’élitisme.

Il faudrait réaliser que nous avons laissé les gouvernements manipuler les faits, dissimuler de l’information, mettre des bâtons dans les roues des journalistes, puis que nous les avons réélus. Que nous les avons laissés utiliser notre colère et nos peurs pour mieux restreindre nos droits.

Il faudrait nous avouer que nos vies sont bien trop confortables pour y faire entrer le conflit d’idées, l’affrontement intellectuel, l’effort de penser pour soi, de lire et d’écouter ce qui nous dérange, puis d’y répondre. D’aller au-delà de la provocation, de regarder ce qu’elle recèle.

Je pense à celle des radios d’opinions de Québec, dont un lecteur m’écrivait récemment qu’il ne comprenait pas qu’elles aient le droit d’exister, alors que la véritable question à poser, c’est simplement : pourquoi existent-elles ?

Mais la tentation de la censure est plus commode, moins pénible. Ou alors on fait comme si ce qui nous agace n’existait pas.

Nous regardons la presse libre mourir à petit feu, puis nous reprenons notre place dans la file à la station-service, au Costco, à l’entrée du Saint-Hubert, au guichet automatique, à la suite d’un statut Facebook qui cristallise un préjugé en trois lignes et auquel nous ajoutons notre petit « like » minable.

C’est comme si nous avions oublié de quoi sont constitués les remparts qui préservent ce même confort qui nous fait confondre liberté et conformisme. Et donc, nous laissons ces murs s’effriter, peu à peu, espérant que l’amour fraternel induit par la liberté de consommer nous exemptera de la douleur nécessaire aux débats qui maintiennent une démocratie en vie.

Nous ne serons jamais Charlie tant que nous préférons la gentillesse au choc des idées. Tant que nous n’aurons pas le courage de comprendre qu’il faut surtout défendre ceux qui ne partagent pas nos points de vue. Défendre leur droit d’exister, même s’ils sont cons comme des manches, qu’ils choquent. Justement parce qu’ils choquent.

Mais on peut aussi espérer que ce drame ne sera pas parfaitement inutile. Qu’il ne nous tirera pas vers le bas et que ces abrutis armés jusqu’aux dents, plutôt que de nous faire peur, nous secouent avec une telle violence que nous réalisions enfin que nos petits renoncements s’additionnent, jusqu’à la faillite.

Osons croire qu’en tuant ces défenseurs d’une liberté absolue, ils nous ramènent à la vie. Et qu’on réalise que la liberté n’est pas un supermarché : on n’y choisit pas selon ses goûts. On prend tout.

Après, on pourra toujours chialer sur ce qu’on y trouve de dégueulasse.

7 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 10 janvier 2015 07 h 50

    On prend tout.

    Si on prend tout, il faut aussi prendre «la file à la station-service, au Costco, à l’entrée du Saint-Hubert, au guichet automatique, à la suite d’un statut Facebook qui cristallise un préjugé en trois lignes et auquel nous ajoutons notre petit « like » minable.». La diversité va jusque-là. Le droit à la liberté est aussi celui là; sinon, votre position, poussée à l'extrême, est aussi dangereuse que celle que vous voulez combattre.

    La base idéologique de Charlie Hebdo est de démontrer qu'on peut dire et faire toutes les conneries possibles. Votre propos dit le contraire et dans le but de le défendre. Ça tiens pas la route.­

    Remarquez que je ne vous empêche pas de le dire, mais je me donne le droit de vous contredire. C'est l'avantage d'utiliser un clavier au lieu d'une karashnikof. (je sais qu'il y a une faute à «karashnikof»; imaginez, je ne sais même pas comment l'écrire !

    Arrêter de juger les autres serait peut-être un premier pas vers la paix; pensons-y.

    Bonne journée.

    PL

  • Guy Sylvestre - Abonné 10 janvier 2015 09 h 05

    Se voir...

    Suite aux différentes lectures et analyse sur le sujet, il est bien de se prêter à un exercice de conscience. Encore faut-il de la volonté de le faire. Demeure que la seule chose qui a un intérêt, pour la majorité, est l'égoïsme.

    Quoique certains experts en contorsion ont leur regard fixé sur l’objet le plus caricaturale de leur anatomie.

    «Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux»

  • michel lebel - Inscrit 10 janvier 2015 09 h 57

    Danger!

    Avec notre monde du supermarché, du consumérisme généralisé, l'esprit critique et la conscience s'effritent, disparaissent dans le vide. Danger pour la démocratie, pour l'Homme lui-même. L'Autre ou l'autre ne sont plus.


    Michel Lebel

  • Francine Tremblay-Quesnel - Abonnée 10 janvier 2015 11 h 12

    Les fatwas et le jihad juridique au Québec

    Il faudrait ici même que les journalistes traitent davantage et plus à fond les questions du réseau islamiste sévissant au Québec, des cas réels de nos amis et concitoyens dans la mire d'une fatwa (condamnation à mort) décrétée contre eux et sur les procès intentés contre ceux et celles qui ont osé questionner les rapports entre islam et démocratie, entre autres dans les programmes scolaires des écoles musulmanes et d'autres domaines de notre vie sociale (Djemila Benhabib, Louise Mailloux, Poste de veille, Vigilance laïque...). L'Émission « Enquête » doit refaire ses devoirs...

  • Jana Havrankova - Abonnée 10 janvier 2015 12 h 51

    La liberté d’expression est-elle absolue?

    La liberté d’expression au Québec (et ailleurs) est pratiquée selon une géométrie variable. Il est difficile de railler certains groupes d’individus : les gais, les assistés sociaux, les femmes (à moins d’en être une, et encore), les vieux et les handicapés (à moins d’en être), les juifs. Dieudonné peut en témoigner, lui qui a eu des spectacles annulés et à qui les procès ont été intentés dans cette France si éprise de la liberté de parole. Par contre, on peut rire abondamment au dépend des politiciens (voir le dernier Bye Bye).
    Par ailleurs, est-il vraiment important de se moquer et de caricaturer tout ce qui nous semble ridicule ou offensant? Nous tenons tous quelque chose pour sacré, au sens large, pas nécessairement religieux. Je me souviens comment les Québécois étaient outrés, à juste titre, lorsque quelques Ontariens anglophones ont piétiné et brûlé le drapeau québécois. D’accord, il n’y a pas eu mort d’homme, mais la fureur était grande.
    En général, dans nos vies de tous les jours, si nous savons que quelqu’un est très susceptible au sujet d’une de ses caractéristiques, disons ses opinions politiques ou religieuses, nous n’allons pas nous moquer de lui à ce sujet. Discuter est une chose, ridiculiser une autre.
    Une profonde réflexion s’impose au sujet de la liberté d'expression. Il ne faut pas, comme l'écrit monsieur Desjardins, que les journalistes soient morts en vain