Molière assassiné

Il y a quatorze ans, l’islamisme avait visé les tours du World Trade Center. C’était une autre époque, un autre monde, pourrait-on dire. Peu après la déroute russe en Afghanistan, les islamistes s’en étaient pris au pouvoir de la première puissance économique et militaire du monde. Ils avaient utilisé cette arme acérée et terriblement moderne, inventée au tournant du siècle précédent par les nihilistes russes et qui se nomme le terrorisme. Quoi de plus symbolique que ces deux tours érigées à la gloire du capital tout puissant dominant New York et le monde avec elles.

Une décennie et demie plus tard, le monde a changé. Le groupe État islamique a succédé à al-Qaïda. La mouvance islamiste n’a pas ralenti sa marche. Au contraire, ce mouvement historique ne cesse d’étendre son influence dans le monde depuis un demi-siècle. Mais il prend des formes nouvelles. L’organisation centralisée d’hier est devenue plus sournoise, moins structurée, plus mobile. Histoire de s’adapter au monde moderne, celui d’Internet et tous ses avatars.

À la guerre en Irak et en Afghanistan a donc succédé la guerre idéologique. À cette époque nouvelle correspondent de nouvelles cibles. Or il n’y en avait pas de meilleure que Charlie Hebdo, cet hebdomadaire de potaches qui ne respectait rien et n’hésitait pas à rire de tout.

D’abord, pourquoi la France ? Tout simplement parce que les islamistes ont choisi de porter leur combat hors du monde arabo-musulman. Or la France est le premier pays musulman de l’Europe, pour ne pas dire du monde occidental. Si la France est dans la mire des islamistes, c’est aussi qu’elle est un des rares pays qui, par leur laïcité ancrée dans les esprits, s’acharnent à résister au retour du religieux dans l’espace politique. Contrairement aux pays gagnés par l’idéologie multiculturelle qui cherchent à s’« accommoder » (quitte à accepter des tribunaux islamiques, comme on l’a envisagé au Canada), la France tient à tout prix à préserver sa laïcité obtenue de haute lutte.

 

Mais il y a une autre raison. En s’attaquant à Charlie Hebdo, les islamistes s’attaquaient à l’esprit même de ce pays. De Rabelais à Cabu, en passant par Molière, la France est en effet ce pays où il est permis de rire de tout à condition qu’on ait de l’esprit. En France, la liberté de pensée est incrustée dans ce vieux fond de gouaille populaire qui fait à la fois le charme et la modernité de ses habitants. Hier, plusieurs médias américains et britanniques n’ont-ils pas censuré les caricatures de Charlie Hebdo ? Alors que les ministres américains, canadiens et québécois ne cessent de nous asséner qu’on ne doit pas critiquer les religions, en France, le droit de critiquer les religions, comme n’importe quelle autre idéologie, d’ailleurs, est inscrit non seulement dans la loi mais dans l’histoire. Plus que Charlie Hebdo, c’est cela qu’étaient venus défendre les milliers de Français qui se sont spontanément réunis mercredi soir dans tout le pays.

Grâce peut-être à cet esprit gaulois encore vivace, la France demeure le lieu d’une véritable liberté de parole à l’égard des religions, quitte à blasphémer à l’occasion, comme le faisait si souvent Charlie Hebdo. Une liberté qui partout semble de plus en plus en berne au nom de l’« accommodement » avec l’inacceptable. C’est nul autre que Salman Rushdie qui le disait récemment, en affirmant qu’il aurait beaucoup de difficulté aujourd’hui à recueillir le large soutien dont il avait bénéficié dans les années 1990 quand l’Iran avait mis sa tête à prix à cause des Versets sataniques.

Il faut en effet cesser d’excuser l’islamisme par toute une série de faux-fuyants, de la pauvreté à la discrimination en passant par la montée de l’extrême droite. Aucun de ces facteurs, même réels et avérés, n’explique véritablement ce qui se passe dans le monde musulman. Comme l’ont été avant lui le communisme et le fascisme, l’islamisme est un mouvement mondial qui a plus d’un demi-siècle et qui a des racines profondes. Il prend sa source dans l’échec des nationalismes arabes durant les années 1960. Si l’islamisme se répand, c’est qu’il répond à certaines contradictions de la mondialisation et qu’il offre une solution de rechange à des populations en mal d’identité qui supportent mal nos sociétés sécularisées. Son développement n’a rien à voir avec la discrimination ou l’amalgame qu’on pratiquerait ici ou là.

Sans confondre la majorité des musulmans modérés avec les intégristes, prenons garde que la crainte de la « stigmatisation » ne serve au fond qu’à museler les critiques. Dans le respect des droits de chacun, une société a parfaitement le droit de dénoncer le port du voile, la discrimination contre les femmes, le recul de la mixité, l’obscurantisme et la loi du silence qui gangrènent le monde musulman. C’est à la faveur de notre propre culpabilité fantasmée que se développent aujourd’hui ces formes d’intégrisme. Répétons-le, il est normal qu’une société réagisse au bris du contrat social que représente la multiplication du voile dans nos sociétés. Il est sain que chacun s’exprime librement à ce sujet, sans cette autocensure que visent justement à provoquer ces attentats.

C’est pour avoir cru que cette liberté était toujours vivace que les artisans de Charlie Hebdo sont morts. Ne les trahissons pas une fois de plus.

47 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 9 janvier 2015 00 h 08

    Charb

    Mais qui donc pourra remplacer Charb?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 10 janvier 2015 07 h 59

      Les cimetières sont remplis de gens irremplaçables.

      Sa vie en fait rire quelques un, fait grincher des dents certains et offusquer d’autres. Mais sa mort (avec les autres victimes) a soulevé le monde.

      PL

  • Jean Lapierre - Inscrit 9 janvier 2015 02 h 38

    Le sens de l'humour

    Quand quelqu'un n'entend pas à rire vous ne l'invitez pas chez vous pour en faire le dindon de la farce, ou alors vous vous exposez à une réaction qui pourrait ne pas vous plaire, ou tout au moins vous risquez de créer une situation gênante. Que la France soit le pays de la liberté de parole où il est permis de rigoler sur n'importe quoi, tant mieux pour la France. Pour autant, il ne faut pas s'attendre à ce que ailleurs dans le monde on rie à chaudes larmes si on se sent visé par la moquerie des autres, surtout s'il s'agit des croyances religieuses. L'histoire de l'humanité est déjà assez pleine de toutes ces chicanes et guerres de religion, on pourrait peut-être se garder une petite gêne quand vient le temps de débattre des croyances et des coutumes religieuses. Les fanatiques islamistes, embourbés qu'ils sont dans leur quête d'identité nationale et leurs difficultés à supporter nos sociétés sécularisées, n'ont pas la hauteur d'esprit qui leur permettrait de lire une caricature autrement qu'au premier degré. Une bonne caricature c'est drôle, mais contrairement à un texte développé intelligemment avec nuance, le dessin peut avoir un effet tranchant, sans possibilité d'appel pour les extrémistes. Quand bien même tous les caricaturistes de ce monde partiraient en guerre avec leur crayon, les fous d'Allah s'en tapent: ils font de plus en plus de dégâts. Et le malheur c'est que la belle unité du peuple français appelée par le président Hollande a déjà commencé à s'effriter, pour le plus grand bonheur des islamistes.

    • Robert Bernier - Abonné 9 janvier 2015 09 h 44

      Enfin quelque chose d'intelligent, au moment où justement, il faut de l'intelligence.

      Robert Bernier
      Mirabel

    • Gilles Théberge - Abonné 9 janvier 2015 09 h 51

      Il reste qu'il faut appeler les choses comme elles sont. Comme on dit, un chat est un chat. Dans le même esprit, une voile sert à propulser un bateau, mais un voile sert à le masquer.

    • Pierre Labelle - Inscrit 9 janvier 2015 09 h 54

      Vous parlez de "la belle unité du peuple français qui commence déjà à s'effriter", je ne sais pas sur quoi vous vous basez pour tenir une telle affirmation monsieur. Mais selon moi vous auriez eu intérêt à lire u autre article du Devoir de ce matin et qui a pour titre: Charlie prépare le journal des survivants, si les apports financiers, techniques et autres, provenants de tous les millieux en France et d'ailleurs dans le monde est ce que vous nommez "effritement"; alors là nous n'avons pas la même définition de ce mot. Pour ce qui est des "croyances et coutumes religieuses", dans le cas qui nous occupe; il ne faut pas confondre: croyances avec fanatisme. Ces fous barbares poursuivent un but très précis, soit celui de nous amener à penser comme eux et pour ce faire, la guerre de peur est leur arme.

    • Pierre Bernier - Abonné 9 janvier 2015 10 h 28

      François Hollande a appelé ce vendredi à "refuser les surenchères, les stigmatisations, les caricatures les plus désolantes", lors d'une réunion avec les préfets au ministère de l'Intérieur.

      "Rassurer la population, c'est lui dire qu'elle vit dans un état de droit, et avec la volonté d'être ensemble, de refuser les surenchères, les stigmatisations, les caricatures les plus désolantes, et de faire que tous nos concitoyens puissent être ensemble, dans la République", a-t-il déclaré.

    • Jean Lapierre - Inscrit 9 janvier 2015 16 h 07

      @ M. Labelle
      Le mot "effritement" n'était pas le meilleur choix. Il n'en demeure pas moins que Marine Lepen invoque le fait qu'elle n'ait pas été formellement invitée à la manifestation de solidarité pour annoncer qu'elle n'y sera pas. Effritement ou absence d'unité, peu importe. Le fait est que les victimes sont encore chaudes et la chicane est déjà "pognée". En espérant que vous ne me ferez pas grief d'utiliser ce québécisme. Et puis rassurez-vous, je suis parfaitement au courant du vaste mouvement de sympathie et de solidarité qui se manifeste partout à travers le monde.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 10 janvier 2015 08 h 30

      M. Lapierre, comment pourrons-nous savoir jusqu'où nous pouvons aller si on ne va pas jusqu'à la démesure ? L'imagination humaine ne doit pas avoir de limites, sinon l'expérience humaine ne sert à rien. Chercher un moyen pour se rendre aux étoiles ou la limite de l'humour... c'est le même combat. Il n'y a qu'une chose d'impossible : l'impossible.

      Certains soulèveront qu'il est impossible de se rendre aux étoiles. Il y a peu de temps, il était impossible de voyager plus vite que la vitesse d'un cheval.

      Il serait temps de se rendre compte que les opinions personnelles sont un avantage et non un inconvénient. Dans le micro comme dans le macro : Il y a autant d'étoiles dans le ciel que de grains de sable sur la terre et tout autant d'opinions chez les humains. À réfléchir et à respecter, même l'irrespect.

      E=MC2; donc, tant qu'il y a de l'énergie, il y a du mouvement, et le mouvement va dans toutes les directions. Lorsqu'il n'y aura que matière, tout arrêtera. Et si nous obstruons l'imagination, nous nuisons à l'évolution.

      Bonne journée.

      PL

  • Monique Deschaintres - Abonnée 9 janvier 2015 04 h 05

    Merci

    Merci Mr Rioux pour vos deux excellents articles sur la tuerie de Charlie Hebdo. Ces courageux journalistes devenus martyres nous guiderons dans la recherche permanente et jamais acquise de la liberté et de la véritable démocratie. Cela me fait penser au titre prémonitoire d'une conférence à laquelle j'ai assisté il y a peu: " le courage en démocratie" de Cynthia Fleury. On avait oublié, semble t-il, qu'il en faut pour maintenir en place la liberté et la démocratie, même au travers des petites choses de la vie.

  • Sylvain Rivest - Abonné 9 janvier 2015 06 h 41

    et Nous, on a voter contre la laïcité!

    Et ce n'est pas avec des fayots comme Couillard et Harper ou Trudeau qu'on sortir grandi de tout ça.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 9 janvier 2015 11 h 44

      Faites le lien avec l'attentat terroriste contre Charlie Hebdo, SVP. Parce-que je suis désolé, mais je ne le vois pas.

    • Kevin K. Blizzard - Inscrit 10 janvier 2015 11 h 29

      À J-C Leblond : réferez-vous au livre (fouillée sur les sujets de la Laïcité vs attentats politico -religieux) de Djemila Benhabib «Les Soldats de Allah à l'assaut de l'occident».

      En complément, l'article du jour, en page B 3 du Le Devoir, «Les mutations du djihad» de Christophe Ayad où il y a mention de Laïcité Nord Afrique et de djihad...

    • Gaétan Fortin - Inscrit 10 janvier 2015 16 h 36

      Avons-nous rejeté la laicité ? La laïcité, mais pas à l'Assemblée nationale
      ni à un certain conseil municipal.

      La laïcité OUI, mais pour les autres.

  • Claude Paradis - Abonné 9 janvier 2015 06 h 53

    Très bon texte

    M. Rioux fait un analyse lucide de la situation. Il faut nommer les choses par leur nom pour ne pas sombrer dans une peur toute bête. Oui, il faut relayer les caricatures de Charlie Hebdo, non pas pour ridiculiser l'islam, qui est déjà ridicule par ses réactions, mais pour insister sur le droit de critiquer même les religions, surtout les religions, trop souvent complices ou maîtres d'œuvre des pires crimes contre l'humanité.