Bête et méchant

Je n’étais pas d’accord avec tout ce que Charlie Hebdo avançait. Pas plus avant le drame qu’aujourd’hui. Cela ne m’empêchait pas de le défendre ni de me trouver en état d’amitié avec certains de ses artisans, avec Charb en particulier, avec qui j’ai passé des moments inoubliables.

Charlie Hebdo battait de l’aile. Son tirage, bien qu’encore très élevé, oscillait et piquait même parfois dangereusement du nez, comme du reste c’est le cas dans l’ensemble de la presse internationale. Notre société, voyez-vous, se laisse facilement berner en croyant que l’information est désormais gratuite, qu’on la trouve au bout des doigts, ici et là, dans l’éther du Net. Voilà un mensonge de plus en plus facilement perpétré par ceux pour qui les médias n’ont jamais été autre chose qu’un espace propre à soutenir le commerce de toutes les illusions.

À la différence des journaux soutenus par des empires financiers, Charlie assumait seul le prix élevé à payer pour se maintenir dans les chemins de la liberté. À Charlie, on payait cette indépendance un plus gros prix encore qu’ailleurs. Menaces, intimidations, attentats. Aujourd’hui assassinats.

Son titre de « directeur de publication » ramenait l’ami Charb à un statut de petit patron que son anarchisme viscéral ne supportait guère. Comme ceux morts avec lui, il avait englouti depuis des années à peu près tout son temps et beaucoup de son argent personnel dans cette aventure. Une aventure qui est à situer, sous plusieurs rapports, en continuité avec celle amorcée par Hara-Kiri dans les années 1960, ce messager d’une parole libératrice et décomplexée alimenté par des écrivains irrévérencieux tels François Cavanna et le professeur Choron. Mais ces gens-là viennent au fond de beaucoup plus loin qu’on ne le dit aujourd’hui. Ils arrivent en quelque sorte tout droit du XVIIIe siècle, des Lumières, de là où l’on comprit vraiment que l’usage de la satire constituait l’arme la plus puissante qui puisse être mise au service des petits et des sans-grade.

Mais ici comme ailleurs, hier comme aujourd’hui, il y eut de tristes fous de Dieu. On ne parle pas souvent du cas d’Aristide Filiatrault, pourchassé pour ses idées de liberté dans ce Québec ultramontain d’un XIXe siècle qui s’est étiré jusqu’au milieu du suivant, voire au-delà. Poursuivi sans fin par l’Église, confiné à la misère, Filiatrault continuait néanmoins de lutter au nom de la liberté de parole. En 1893, dans ses Ruines cléricales, il écrivait : « La caricature, c’est le cri des citoyens, elle représente la foule ; elle fut l’arme des anciens comme elle fut celle des révolutions. » Charb et les siens savaient tout cela d’instinct.

Ces dernières années, il faut savoir que les ventes de Charlie remontaient au-dessus de la ligne de flottaison dès lors que ce journal satirique se lançait dans la critique rageuse des fous de dieu, en particulier ceux de l’islam. Une certaine islamophobie de service s’était en conséquence emparée du journal qui produisait désormais à la chaîne des gags de plus en plus lourds en cette matière.

La dénonciation de barbus radicaux prit une telle place dans ces pages que cela donnait parfois l’impression d’un fâcheux radotage, même placé sous le couvert de l’humour ravageur et irrévérencieux. Ce pilonnage obsessionnel, livré souvent au nom d’acrobaties intellectuelles douteuses, devenait franchement embarrassant d’imbécillité. Non, Charlie n’était pas qu’amour et poésie. Du coup, on oubliait quelquefois le talent immense et l’esprit unique de plusieurs collaborateurs affairés pourtant à traiter avec doigté d’autres sujets que celui-là.

Rien de bien étonnant à ce que ces gens aient été autant haïs par des imbéciles, spécialistes de la haine au premier degré. Reste qu’on ne saurait excuser cette immense bêtise qui consiste à penser qu’en éliminant un messager, on supprime aussi le message. C’est plus bête encore que méchant. Le Dieu vengeur dont se réclament ces assassins a-t-il à ce point besoin de l’aide de simples mortels pour se faire justice ? Charb se le demandait en riant.

La diversité de la presse, et partant la diversité des idées, se trouve mise à mal comme jamais. Tandis que l’offre d’émissions de cuisine, de jeux-questionnaires et de plateaux où l’on assemble à la va-vite des vedettes préfabriquées va grandissante, l’information et la culture vivent en confinement dans des camps retranchés. On me dira que cette violence faite à l’intelligence n’est pas du même ordre qu’un attendant sanglant. Pour quoi donc Charb et les siens se battaient-ils en fin de compte, malgré leurs dérapages, si ce n’est pour l’intelligence ? Il faudrait enfin tâcher de voir qu’un même drame aux conséquences funestes se rejoue parfois sur des tableaux très différents qui n’en sont pas moins violents au final.

J’ai entendu toute la journée des journalistes et des caricaturistes de partout à travers le monde s’inquiéter de la liberté de la presse, de la leur surtout. Les mêmes qui d’ordinaire trouvent que tout le monde va trop loin parce qu’eux ne vont nulle part se souciaient soudain de Charlie Hebdo. Un moment rare. Que tous ceux-là se rassurent : l’immense majorité d’entre eux n’a absolument rien à craindre. L’autocensure qu’ils pratiquent déjà leur assure la paix même si à raison ils montrent aujourd’hui ne pas avoir l’esprit tranquille.

J’ai perdu un ami. Mais je ne perdrai pas mes idées. Ni espoir.

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