Le grand repassage

Le premier ministre Stephen Harper n’a pas perdu de temps à vouloir effacer les faux plis. À peine revenu de son congé des Fêtes, il a remplacé son impopulaire ministre des Anciens Combattants, Julian Fantino, par un ancien militaire aux allures beaucoup plus avenantes, Erin O’Toole. Puis, quelques heures plus tard, il rencontrait à Toronto la première ministre de l’Ontario, Kathleen Wynne, après avoir refusé pendant plus d’un an ses demandes de tête-à-tête.

Ces deux gestes ne sont pas innocents. Les accrochages du ministre Fantino avec les anciens combattants étaient en train de se transformer en symbole de tout ce qui ne tourne pas rond dans ce dossier. Pour l’instant, cependant, il ne s’agit que d’un changement de visage. Si les neuf bureaux régionaux du ministère qui ont été fermés le demeurent, si les programmes d’indemnisation des vétérans souffrant de problèmes de santé mentale ne sont pas ajustés, si les services de santé qui leur sont destinés n’arrivent toujours pas à répondre à la demande, plusieurs groupes de défense des anciens combattants, une clientèle autrefois acquise aux conservateurs, pourraient les bouder en 2015.

Le remplacement du ministre Fantino par M. O’Toole permet toutefois de sauver les apparences auprès de la base conservatrice et des électeurs touchés par les plaintes des anciens combattants. Des ajustements suivront peut-être, mais le but de cet exercice est avant tout électoral. Le choix du nouveau ministre a été dicté par ces considérations, tout comme le maintien de M. Fantino au sein du Conseil des ministres à titre de ministre associé à la Défense.

Erin O’Toole représente la circonscription de Durham, située dans la très convoitée couronne torontoise. Ancien chef de police de la Ville reine, Julian Fantino détient pour sa part le siège de Vaughan situé dans la banlieue nord de Toronto, une région où il est populaire. Leur visibilité ministérielle sera précieuse d’ici les élections. (Et tant pis pour les voeux de frugalité. Depuis lundi, M. Harper se retrouve à la tête du plus gros Conseil des ministres de l’histoire.)

 

La rencontre avec la première ministre Wynne était aussi dictée par des calculs électoraux. En cessant de bouder son homologue, M. Harper rassure les électeurs ontariens qui ont voté pour lui en 2011 et qui n’apprécient pas de voir leur province négligée par Ottawa ou qui ont appuyé Mme Wynne lors du scrutin provincial de juin dernier. Après tout, son adversaire conservateur, Tim Hudak, a récolté beaucoup moins de voix que le PC fédéral. Ces électeurs doivent bien être allés quelque part, et ce n’est sûrement pas au Nouveau Parti démocratique.

Plus sérieux encore, M. Harper doit se donner un nouveau tremplin économique, lui qui a presque tout misé sur le développement des ressources, en particulier pétrolières. La chute du prix du pétrole va provoquer une baisse des revenus fédéraux. Pour renouer avec l’équilibre budgétaire, Ottawa a besoin de voir l’économie des autres régions rebondir.

Les conservateurs se sont rarement émus de la glissade du secteur manufacturier de l’est du pays durant les années du boom pétrolier et de la flambée correspondante de la valeur du dollar. Ils ont même pourfendu le chef du NPD, Thomas Mulcair, pour avoir osé le souligner, l’accusant de s’en prendre aux gens de l’Ouest.

Ces mêmes conservateurs, le ministre des Finances, Joe Oliver, en tête, espèrent maintenant que la chute du prix du pétrole et la baisse du dollar qui en découle réduiront les coûts des manufacturiers québécois et ontariens et faciliteront ainsi l’exportation de leurs produits vers les États-Unis. Lundi, une étude de la RBC étayait ce scénario et montrait combien les consommateurs pouvaient profiter d’une baisse du prix de l’énergie. On évoquait des milliards en économies qui pourraient servir à l’achat d’autres biens et services.

Cette relance ne se fera pas du jour au lendemain, mais le moindre soubresaut pourrait aider à atténuer l’effet négatif du faible prix du brut sur les finances fédérales. Sinon, il y a péril en la demeure pour les conservateurs. Les surplus pourraient se transformer en mirage.

 

Lors de sa mise à jour économique et budgétaire de novembre, Ottawa avait déjà revu à la baisse ses revenus pour 2015. Il estimait qu’il aurait 2,5 milliards de moins dans ses coffres alors que le prix du baril de pétrole était à 70 $. Il oscille actuellement autour de 50 $, ce qui veut dire d’autres milliards en moins. La réserve pour éventualités de 3 milliards pourrait s’avérer insuffisante pour éviter un déficit. À moins que le gouvernement n’impose de nouvelles compressions.

Si, entre-temps, un rebond se matérialise au Québec et en Ontario, les conservateurs ne voudront pas en laisser tout le crédit aux autres gouvernements, surtout pas à la veille d’une élection. Alors, pour être de la parade, on donne l’impression de pousser à la roue et de travailler avec le gouvernement ontarien.

Et pourquoi l’Ontario ? Parce que cette province comptera 15 circonscriptions de plus en 2015, pour un total de 121, soit plus du tiers des 338 sièges en jeu à travers le pays.



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