Le petit géant

Non mais qu’est-ce que c’est que ça ? Voilà à peu près ce à quoi avait l’air de ressembler la réaction de l’amateur de balle moyen quand, vers la fin de 1993, ses Expos avaient annoncé la cession du deuxième-but Delino DeShields aux Dodgers de Los Angeles en retour de Pedro Martinez. DeShields sortait d’une saison de , 295 et le club avait remporté 94 victoires, ce qui laissait présager de bien belles choses avec un noyau du tonnerre. Et Pedro qui ? Il était surtout connu pour être le petit frère de Ramón, un autre lanceur des Dodgers, « petit » étant un doux euphémisme : on racontait qu’il pesait 135 livres, et encore était-ce au sortir de la douche qu’il avait prise tout habillé de vêtements absorbants. D’ailleurs, à L.A., Tom LaSorda l’utilisait presque exclusivement en relève, estimant qu’il n’avait pas le physique d’un partant.

Même les yeux les plus exercés peuvent se tromper, n’est-ce pas. En tout cas , 406 départs et 209 victoires plus tard, voici Pedro Martinez détenteur de l’honneur individuel ultime, membre du Temple de la renommée, immortel du baseball. Si son voeu est respecté, il portera pour la postérité à Cooperstown une casquette des Red Sox de Boston.

Parce que Martinez n’aura disputé que quatre saisons à Montréal. De la première, 1994, on ne se souvient que trop : nos Expos avec un dossier de 74-40, le meilleur des ligues majeures, lorsque survint une grève des joueurs qui allait forcer l’annulation de la Série mondiale y compris. Plus tard, on assisterait impuissants à la première vente de débarras de l’équipe, adieu Larry Walker, Marquis Grissom, John Wetteland et Ken Hill. Dix ans avant l’heure, le début de la fin était annoncé.

La dernière non plus n’a pas été oubliée. 1997, fiche de 17-8 assortie d’une moyenne de points mérités de 1,90, par ici le Cy Young. Et que fera-t-on après ? Martinez doit devenir joueur autonome à la fin de la saison 1998. C’est donc logique : lui aussi, on le vend au rabais.

S’il n’avait donc pu goûter à la Série mondiale à Montréal, il le fera à Boston. En 2004, alors que les Red Sox se débattent avec la malédiction du Bambino qui les prive de championnat depuis 86 ans, il les aide à enfin mettre la main sur le titre. Tout juste après la dernière victoire, il fera d’ailleurs preuve d’une grande classe. Dans le vestiaire de l’équipe où le champagne revole partout, il déclare : « J’aimerais partager ceci avec les gens de Montréal, qui n’ont plus d’équipe. Mon coeur… » Il doit s’arrêter momentanément parce qu’on lui balance le contenu d’un baril de Gatorade sur la tête. «… et ma bague sont avec eux aussi. » Quelques jours auparavant, les Expos étaient morts.

D’origine très modeste, Pedro Martinez avait commencé à jouer au baseball en République dominicaine en lançant des oranges parce qu’il n’avait pas les moyens de s’acheter une balle. Celui qu’on disait beaucoup trop petit aura finalement connu une carrière de géant.

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