Une bouchée de café

En remportant dimanche un match dégoulinant de controverse, à propos du travail des arbitres, contre les Lions de Detroit, les Cowboys de Dallas se sont assurés de poursuivre leur route vers le Super Bowl XLIX pour au moins une autre semaine. Mais ce chemin passera le week-end prochain par Green Bay, où il est notoire qu’il est de la plus haute difficulté de gagner pour une équipe visiteuse, surtout en janvier quand la toundra du Lambeau Field est gelée ben raide, que le vent vous fouette la face et que vous avez juste envie d’être assis au coin du feu à siroter une perfusion du terroir.

Or Dallas à Green Bay en éliminatoires, voilà qui évoque des souvenirs à vous flanquer un sérieux frisson dans la région. En fait, cela ne s’est pas produit depuis le 31 décembre 1967, et cette joute-là est passée à la postérité. Elle est figée dans les mémoires, en quelque sorte, et pour cause.

En cette Saint-Sylvestre de l’année de l’Expo et de la dernière conquête de la Coupe Stanley par les Maple Leafs de Toronto, Cowboys et Packers s’affrontent dans le match de championnat de la NFL, qui n’a pas encore fusionné avec le circuit rival, l’AFL. Un temps plutôt frisquet règne sur le Wisconsin, alors que la température ressentie avoisine les –38 °C, rien que ça. La situation en amène plusieurs à croire que la rencontre sera reportée juste parce qu’il fait trop mauditement frette. Mais, à l’époque, on allait à l’école nu-pieds dans 12 pieds de neige et on ne reculait pas devant les éléments. C’étaient des vrais.

Certains des joueurs des Packers ont dû recourir au système D pour se rendre au stade, parce que leur char ne partait pas. Les arbitres ont fait un arrêt à un magasin d’articles de sport pour s’y procurer des gants et des combines. Malgré tout, le match a fait salle comble, et il y avait sûrement une couple de gars en bedaine dans le lot. À une partie de football par temps glacial, il y a toujours des gars en bedaine.

Avant la rencontre, l’enlèvement de la toile protectrice recouvrant le terrain a fait en sorte de créer une condensation qui, on s’en doute un peu, n’a pas tardé à se transformer en glace, qui est de plus en plus devenue de la grosse glace à mesure que le soleil descendait. Un orchestre de l’Université du Wisconsin-La Crosse devait assurer le divertissement avant le match et à la mi-temps, mais les instruments à vent ont gelé, et, pour ce qui est de la section des cuivres, on se rappelle tous ce que notre mère nous disait à propos des lèvres, de la langue et du métal quand il fait froid. Quand l’arbitre en chef, Norm Schachter, a voulu siffler le début de l’affrontement, il a vraisemblablement omis que son sifflet était aussi en métal, ce qui lui a coûté un bout de lèvre, mais il n’a que peu saigné puisque ça s’est gelé aussitôt. Pendant toute la joute, les arbitres ont signalé la fin d’un jeu en criant. Plusieurs ont subi des engelures. Il faut dire que le port de gants n’était pas très en vogue dans le football à l’époque, non plus que la chaussure doublée.

Et il restait à l’analyste Frank Gifford, du réseau CBS, de mentionner en cours de match qu’il allait « prendre une bouchée de café ».

Avec 13 secondes à faire au quatrième quart, le quart-arrière des Packers, Bart Starr, a plongé sur une distance d’une verge pour un touché et donné la victoire aux siens par la marque de 21-17. Le match est passé à l’histoire sous l’appellation d’« Ice Bowl » et on grelotte encore juste à y penser.

Dimanche, on prévoit du temps un peu moins incomplet sur Green Bay, quelque chose entre –7 et –15 °C, selon que l’on prend en compte ou non tous ces facteurs éoliens et autres. Mais cela n’a pas empêché les Cowboys de tenter de faire une piastre en mettant sur le marché des t-shirts portant l’inscription « Ice Bowl II ».

Et ne vous étonnez pas si vous voyez des spectateurs en t-shirt dans les gradins. Ce sera avant qu’ils l’enlèvent pour se mettre en bedaine.

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