Il faut qu’on parle de P. K.

Ce n’est pas le premier cas de discussion sur un sujet sensible qui finit par tomber rapidement dans de vieilles ornières, stérilisant rapidement toute possibilité d’un véritable échange au potentiel émancipatoire pour tous. Pardonnez cet oecuménisme de début d’année, mais, ayant tâché de suivre avec attention la couverture — essentiellement anglophone — de la récente accusation de « blackface » sur la scène du Théâtre du Rideau Vert et les échanges que l’événement a suscités sur les réseaux sociaux, j’ai l’impression qu’un débat pourtant essentiel sur la racisation des représentations culturelles s’enlisait là dans un dialogue de sourds.

Le 5 décembre dernier, la chroniqueuse culturelle du quotidien The Gazette, Pat Donnelly, titrait son papier sur la revue annuelle de l’établissement de la rue Saint-Denis : « Revue et corrigée is great year-in-review satire – except for the blackface ». Elle accordait beaucoup d’espace dans son texte à un segment vidéo dans lequel un comédien grimé de noir incarne un défenseur du Canadien, P. K. Subban, commentant son faramineux contrat de 72 millions de dollars paraphé en août dernier.

Rappelons, pour mémoire, que le blackface désigne un procédé consistant à déguiser et à maquiller lourdement des acteurs blancs en personnages noirs, tout en dépeignant ces derniers comme des êtres naïfs, serviles, libidineux et menteurs. La pratique s’est incarnée dans différentes formes de divertissements scéniques fort populaires en Occident dans la seconde moitié du XIXe siècle, dont les fameuxminstrels shows, puis au cinéma et à la télévision.

On lira avec profit l’ouvrage de Daniel Gay, Les Noirs du Québec (1629-1900) (Septentrion, 2004), pour constater que les spectacles et expositions mettant en scène des représentations peu flatteuses des Noirs firent courir bien des Québécois, francophones comme anglophones, durant la période étudiée. Le chercheur y recense des productions américaines en tournée mais aussi des initiatives locales, présentées aussi bien dans les grands centres urbains qu’en région. Fin de la parenthèse historique.

Toujours est-il que, 10 jours après la publication de l’article de Donnelly, l’organisme Diversité Artistique Montréal (DAM) a publié un communiqué déplorant un tel choix de casting et de déguisement de la part du Rideau Vert. Dans la foulée, plusieurs médias anglophones ainsi que des artistes montréalais ont tenu eux aussi à dénoncer à la fois cette bourde et le silence des médias francophones sur l’incident. Ces derniers en firent en effet peu de cas, sinon pour juger la plainte de DAM irrecevable ; après tout, Subban est « a-do-ré des Québécois », un argument sociologique imparable asséné par l’inénarrable Sophie Durocher, intellectuelle en résidence au Journal du Montréal.

Invité par une amie à prendre position à mon tour sur cette question, je dus, sur le coup, lui avouer mon profond trouble devant ma propre ambivalence. Je ne pouvais m’imaginer taxant le Rideau Vert de pur racisme pour ce qui relevait surtout, à mes yeux, d’une maladresse assez grossière. D’autre part, je demeure convaincu que ce n’est pas aux représentants de la majorité de décider si la colère, la douleur et l’indignation exprimées par une minorité sont légitimes ou non. D’où la nécessité de prendre d’abord le temps de lire et d’écouter.

Ces dernières semaines, j’ai ainsi suivi en spectateur des débats enflammés sur Facebook, m’exposant à des points de vue souvent éclairants pour qui est capable de les extraire de la masse des grandes généralisations mises au service d’un Quebec-bashing parfois flagrant ou de sa défense plutôt primaire. Il faut bien l’avouer, entre « Tous lesFranco-Québécois blancs sont des racistes » et « La preuve qu’on n’est pas raciste, c’est que Normand Brathwaite fait beaucoup d’argent », il faut apprendre à naviguer le nez bouché.

Mentionnons que, pour l’instant, le Rideau Vert s’est montré assez laconique dans la défense de son immensément populaire réveillon, se contentant de jurer de sa bonne foi et de citer des impératifs de production pour justifier le non-emploi d’un acteur noir pour incarner le hockeyeur ontarien. Placé devant ses responsabilités de producteur culturel envers les images qu’il véhicule, l’établissement, qui n’a pas modifié le contenu de son spectacle après les plaintes formulées, reste campé dans une position essentiellement ethnocentriste qui consiste à dire : « Vous n’avez pas à vous sentir offensés, car tel n’est pas notre dessein. » C’est court.

Peut-être aussi a-t-on besoin d’un nouveau vocabulaire pour favoriser un dialogue plus constructif ? On trouve notamment en ligne une Étude sur les définitions opérationnelles relatives au racisme et aux phénomènes connexes, document instructif et nuancé qu’a préparé la professeure Micheline Labelle (UQAM) pour le compte de l’UNESCO. À lire en attendant une vraie discussion, en français et de bonne foi.

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