L’autre nourriture

Le temps des agapes est terminé ? Celui d’une vie moins calorique et plus calme peut commencer. Après avoir nourri le corps — avec plus qu’il ne lui en faut — pourquoi ne pas nourrir le reste avec quatre suggestions pour commencer l’année : deux essais, une bédé et un documentaire.

Le premier essai : The End of Absence (Harper Collins), de Michael Harris. Ce bouquin, signé par un journaliste de Toronto qui bosse aussi pour des publications de Vancouver, pourrait être intitulé en français La fin de l’oisiveté, puisque c’est bien de cela qu’il est question ici. La faute à la technologie, à l’hyperconnexion, à l’urgence et à l’obsession d’exister dans les univers numériques. Qu’est-ce que cette nouvelle réalité nous a fait perdre ? Dans la sphère sociale, dans les relations interpersonnelles, dans nos vies amoureuse et sexuelle, dans le monde de la culture ? L’homme pose les questions en essayant d’y apporter plusieurs éléments de réponse, qui oscillent entre la naïveté, parfois, et la lucidité, souvent.

L’objet pourrait sembler un peu trop moralisant, mais, au final, il se révèle être surtout un joli plaidoyer pour l’urgence de se déconnecter, pour jouir de ces périodes de vide, de contemplation du rien où justement les connaissances acquises en ligne peuvent alors se consolider, rappelle-t-il. Prendre conscience, en somme, de ce qu’on a perdu dans les nouvelles transactions socionumériques, pour essayer de renouer avec quelques-unes de ces réalités perdues. Voilà une belle invitation.

La bande dessinée : Une voix dans la nuit (Ça et là), d’Ulli Lust et Marcel Beyer. C’est un objet étrange qui réussit habilement à mettre en dessins le roman tout aussi étrange de Marcel Beyer, ce qui était loin d’être joué d’avance. L’action se joue dans l’Allemagne nazie, où l’on suit sur plus de 300 pages Hermann Karnau, personnage étonnant qui, toute sa vie, a cherché à comprendre la mécanique et la diversité des sons produits par la voix humaine. En son temps, ses connaissances en matière d’acoustique ont attiré les regards d’un monstre de la propagande, un certain Goebbels, qui a cherché à tirer profit des travaux de Karnau pour s’assurer de l’efficacité des discours sonorisés de son chef, mais également pour traquer le son de la voix aryenne la plus pure possible.

Récit historique ? Un peu, mais à travers la relation que va développer l’acousticien, mis au service du Troisième Reich malgré lui, avec les enfants de Goebbels, et surtout l’aînée Helga, ce récit mis en image est surtout une belle occasion d’autopsier, avec la distance que procure le temps, la mécanique du totalitarisme, son développement insidieux dans une société, comme un larsen qu’on entend venir de loin mais dont le corps prend généralement conscience trop tard, quand la distorsion du son se met à déchirer les oreilles.

Le deuxième essai : L’homme imbibé (Hermann), de Daniel J. Caron. La modernité des choses convoque la question : quelle culture nationale est en train de se développer dans un univers où désormais les codes narratifs, par l’entremise de YouTube, Google, Instagram et consorts, débarquent dans les salons en provenance des États-Unis, de la Russie, de la Belgique ou d’ailleurs ? Comment peut-on appréhender les modes collectifs de représentation du présent, du réel, dans des contextes culturels éclatés où il est possible de suivre Unité 9 le mardi, une série britannique en version originale, de se passionner pour des bédés indiennes traduites en français par des internautes lambda le mercredi et de suivre les bulletins de nouvelles en provenance du Moyen-Orient ou de la Grande-Bretagne le reste de la semaine ?

Croyances, valeurs collectives, savoir… Plus que les flux migratoires, dit l’auteur, ce sont surtout les réseaux de communication instantanée et mondialisée, et ce qu’ils permettent désormais de faire, qui sont en train de tracer les contours d’une nouvelle humanité et de bouleverser un peu, parfois beaucoup, ceux des frontières de la culture et du social. Une perspective atypique qui, comme une vidéo de chat ou d’Ukrainien saoul, mérite elle aussi d’être partagée.

Le documentaire : Citizenfour, de Laura Poitras. Quand Edward Snowden, ex-analyste de la NSA, a commencé à faire ses révélations à un journaliste du Guardian dans une chambre d’hôtel de Hong-Kong, en 2013, tout a été filmé par Laura Poitras. Ce documentaire relate sans compromis ni complaisance ces premiers aveux sur un système de surveillance institutionnalisé qui menace désormais les fondements de la démocratie.

Cette mise en terre du germe de l’indignation mérite d’être diffusée en boucle pour les dérives qu’elle expose, mais également pour le calme et l’assurance du lanceur d’alerte qui est responsable de la prise de conscience. On aurait pu croire être en présence d’un punk, d’un trouble-fête. On trouve surtout un jeune homme droit, un citoyen au sens civique plus développé que celui de la moyenne des ours, offusqué par l’abus de pouvoir dont il a été témoin, ce qui donne encore plus de poids à une charge qui n’en manquait toutefois pas.

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