Entre les élections au Canada et l’affrontement social au Québec

Entre-temps, au Québec, l’agitation règne dans les services publics, et dans la population l’inquiétude se répand. Front commun, grève générale, manifestations.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Entre-temps, au Québec, l’agitation règne dans les services publics, et dans la population l’inquiétude se répand. Front commun, grève générale, manifestations.

À en croire des observateurs, l’année 2015 pourrait être dominée au Canada par des élections hâtives et, au Québec en particulier, par un affrontement général sur les finances publiques. Le scrutin fédéral, attendu à l’automne, pourrait, dit-on, survenir dès le printemps, et le conflit entre le gouvernement Couillard et les employés de l’État, se transporter dans la rue. Or, dans l’un et l’autre cas, les « vrais enjeux » sont encore loin de s’imposer clairement, bien que certains se soient manifestés de façon spectaculaire.

Ainsi, après la tragédie de Lac-Mégantic, quelle mesure préventive empêchera qu’un train ou un oléoduc chargé de pétrole explosif n’entraîne une déflagration à Montréal, Toronto ou Chicago ? Les autorités du Dakota du Nord viennent d’obliger les pétrolières du schiste de Bakken à d’abord épurer ce produit avant son transport. Mais ailleurs aux États-Unis ? Avocats et lobbyistes de l’industrie bloquent à Washington toute réglementation du genre. Qu’en est-il au Canada ?

Au Canada, l’industrie prétend que ce transport est sécuritaire et que la tragédie de Lac-Mégantic est attribuable au « conducteur du train ». Les victimes et autres survivants de l’hécatombe attendent encore leur dédommagement, mais les délais de justice brûlent des millions de dollars en frais d’avocat. Dans le transport comme dans d’autres domaines, quand les bureaucraties tergiversent ou s’en remettent au bon vouloir des entreprises, même la justice, cet arbitrage ultime, est inaccessible aux simples citoyens.

Est-ce pareil « État de droit » et semblable « égalité entre tous » que le Canada implantait à coups de bombes en Libye et ailleurs au Moyen-Orient ? En suivant les États-Unis en Irak, en Syrie et en Palestine, Ottawa aura surtout disloqué des sociétés, détruit des économies et laissé des millions de personnes sans foyer. Si une Europe en crise leur ferme actuellement ses portes, le Canada prospère en est encore à filtrer ses « travailleurs temporaires ». À quand un vrai programme d’accueil humanitaire ?

Entre-temps, au Québec, l’agitation règne dans les services publics, et dans la population l’inquiétude se répand. Front commun, grève générale, manifestations : ces expressions de mécontentement ou de méfiance à l’endroit des autorités politiques ne seraient pas nouvelles, ni les compromis de dernière heure ou le recours aux lois spéciales. Mais il y a une limite à couper des aides ou à crier au vol. Faudra-t-il des éruptions de désordre, de violence, voire pire, pour que le respect mutuel retrouve sa place ?

Car la paix sociale est une valeur à la fois précieuse et fragile. Dans une société aux consommateurs surendettés, aux travailleurs fragilisés, aux solidarités trop rares, la patience risque d’atteindre plus tôt ses limites et l’intolérance guette même les milieux « tranquilles ». Certes, la générosité des gens s’exprime encore en cas de malheur individuel ou d’innovation sociale, mais les pressions financières en réduisent de plus en plus la portée. Même des services ou des besoins essentiels coûtent chaque jour un peu plus cher.

C’est le cas de l’habitation, un bien dont nul ne peut se passer, surtout dans un pays d’hiver rigoureux. Or les maisons, les logements et les frais qu’ils entraînent (taxes, chauffage, assurance) ont connu, ces dernières décennies, des hausses constantes et vertigineuses. L’habitation salubre à prix raisonnable est de moins en moins accessible. Célibataires et ménages sans enfant peuvent se payer les grands espaces. Familles pauvres ou nombreuses doivent s’entasser dans de plus petits logis.

L’habitation est devenue un moyen de s’enrichir. Pour nombre d’aspirants propriétaires, un faible taux d’intérêt est attirant, mais lourd est l’endettement. Pour maints locataires, le loyer est devenu une cause d’appauvrissement. Ce n’est pas toujours la télé qui empêche tant de gens d’aller au théâtre, au musée et aux autres activités culturelles. C’est souvent la portion prise par le logis dans leur budget. Et « taxer les riches » ne donnerait pas plus d’argent pour chauffer un habitat moins protégé du froid.

Bien sûr, on ne manque pas d’immeubles dont la destination pourrait servir à l’habitation ou à d’autres fins socialement utiles. C’est le cas des terrains et des bâtisses qui ont autrefois répondu à des besoins d’ordre religieux. Certains servent aujourd’hui de lieux communautaires. Au Québec, quelque 200 édifices religieux n’ont pas trouvé de nouvelles fonctions, note le Conseil du patrimoine religieux du Québec (CPRQ). Le phénomène n’est pas nouveau, rapporte l’agence Auvidec.

« Depuis plus d’un siècle, près d’un millier de lieux de culte ont été fermés et vendus, certains pour être démolis, d’autres affectés à des usages profanes : bibliothèques, centres de loisirs, appartements en copropriété et même bars ou discothèques. Mais le mouvement s’accélère de façon vertigineuse. » Or les municipalités se révèlent davantage intéressées que les promoteurs privés ou les organismes à but non lucratif. Bref, il est plus difficile de trouver une « nouvelle vie » aux lieux de culte désaffectés.

Fondés par des ordres religieux, des établissements d’enseignement ont survécu dans l’éducation collégiale ou la formation universitaire. D’autres établissements, notamment hospitaliers, ont pris un chemin comparable, mais non plus tous le font aujourd’hui. Des hôpitaux sont convoités par des promoteurs qui n’ont pas la santé pour première préoccupation. Pour une métropole comme Montréal, la question est capitale, spécialement en regard du patrimoine, du dynamisme urbain et de certaines urgences sociales.

Autant dire que les pouvoirs publics et leurs partenaires gagneraient en 2015 à élargir leurs vues, et le pays, à s’ouvrir à de plus fondamentales priorités.

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