Le génie de la lampe du coffret Lavoie

Richard Lavoie a été un œil témoin des environs et des campagnes de la région de Québec, avant de migrer vers la métropole. Un coffret de six DVD de son œuvre est maintenant disponible.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Richard Lavoie a été un œil témoin des environs et des campagnes de la région de Québec, avant de migrer vers la métropole. Un coffret de six DVD de son œuvre est maintenant disponible.

Durant le temps des Fêtes, vrai carburant de nostalgie, on pense souvent à son berceau. Le mien se balançait dans la ville de Québec, un des endroits les plus romanesques d’Amérique du Nord pour y grandir et prendre son essor. À cause du poids de l’histoire, de l’enracinement dans un passé sur lequel on s’enfarge à chaque instant, de la campagne toute proche et du fleuve qui pointe vers le Nord, comme une boussole.

Ces réflexions-là surgissaient ces derniers jours en génie de la lampe du coffret Richard Lavoie, cinéaste enfanté par Québec et marqué de son empreinte de mémoire. Vingt-sept de ses oeuvres y sont triées parmi une centaine : documentaires, fictions et docufictions sur la ville, les régions agricoles, la mer, le Grand Nord, les vieux métiers, la francophonie, etc., commentaires et livret à l’appui, sous distribution des Films du 3 mars. Une production d’un demi-siècle. Son premier film, il l’avait fait très jeune : Rencontres dans l’invisible, en 1957, hommage au capucin père Venance, qui filmait au microscope l’univers des gouttes d’eau. Mais il coréalisait avec son père depuis son âge tendre.

Car celui-ci, Herménégilde Lavoie, fut un pionnier du cinématographe. Entre eux, la transmission de savoir s’est effectuée de maître à apprenti, à la façon des anciennes confréries d’artisans. Père et fils se préoccupaient de préservation de patrimoine à Québec et en région dans leurs films et leur vie. Ça m’impressionnait de savoir qu’Herménégilde avait payé de sa poche le propriétaire du désormais célèbre moulin à vent de L’Isle-aux-Coudres pour l’empêcher de le raser au cours des années 40. Le dernier film de son fils, le magnifique Quais-blues, en 2011, documentaire sur les anciens quais du Saint-Laurent menacés de destruction par le gouvernement fédéral au grand dam des villageois riverains, lançait un même cri d’indignation en une sorte d’écho, plusieurs décennies plus tard. Comme quoi, chez nous, on n’apprend toujours pas à préserver notre âme et nos trésors.

Vocation dynastique

Richard Lavoie s’était installé à Tewkesbury, à 25 kilomètres du centre-ville, dans la vallée de la rivière Jacques-Cartier, où les paysages automnaux constituent un lieu de pèlerinage annuel à cause de leur splendeur multicolore. Il y offrit longtemps des services de location d’équipement pour des tournages en région.

Québec n’a jamais été un haut lieu cinématographique, encore moins Tewkesbury, et Richard Lavoie donnait là-bas aussi du travail aux techniciens et artistes de la capitale. Certains étaient mes amis. On allait le visiter dans son royaume, regardant aussi ses rushes. Il nous semblait une figure tutélaire, sorte de PME à lui tout seul, sortant des films de liberté de son chapeau. Ainsi ce Guitare sur une musique de Jocelyn Sheehy que tout le monde appelait Joce, où des enfants vivaient des apprentissages d’aventure et d’humanité sans parents pour les déranger, à l’état sauvage. D’où les ennuis avec les diffuseurs télé, qui ne savaient guère trop à quel auditoire cette fiction expérimentale s’adressait (aux enfants ? aux adultes ?). Le type d’oeuvre à peu près inconcevable aujourd’hui, parce que les télés sont omnipotentes et que des enfants, lâchés lousses, ça fait désordre, comme on dit. Dans le commentaire d’accompagnement au coffret, le cinéaste rappelle que Guitare était qualifié à l’époque (1974) de « film de gauche pour enfants ». Drôle !

Le cinéaste Fernand Dansereau témoigne aussi, évoquant ses réflexions du temps : « Ce gars-là à Québec est en train de faire tout seul ce qu’on fait à l’ONF. » Richard Lavoie finit tout de même par rejoindre la métropole, puissant aimant. D’ailleurs, ses enfants travaillent parfois avec lui. Vocation dynastique, donc.

Généalogie

Dans le coffret, outre des oeuvres phare comme Rang 5 sur les métiers agricoles, acclamé et primé, Noël à l’île aux Grues, et Charles Daudelin, des mains et des mots, où le sculpteur se livre dans toute sa ferveur créatrice, se retrouve aussi le film hommage que Richard Lavoie a consacré à son père, en sauvant du coup plusieurs de ses oeuvres promises à l’oubli.

À l’adolescence, Herménégilde Lavoie, un orphelin, s’était rêvé architecte, mais faute de moyens, ne put terminer ses études au cours des années 20. Un temps fonctionnaire, renvoyé par Duplessis comme forte tête, il sauva sa famille de la misère grâce à sa passion pour le cinématographe. On lui devait des documentaires sur les coins du Québec encore préservés mais menacés, parfois des oeuvres de commande, sur les communautés religieuses souvent. Tout le parcours d’Herménégilde Lavoie paraît emblématique de celui du Québec de la Grande Noirceur en route vers sa percée de lumière. Celui de son fils pose un pied dans le temps en mouvement, gardant l’autre collé à la mémoire collective, avec un regard d’anthropologue.

En 1974, la ville de Québec fut l’hôte de la Super Francofête, notre Expo 67 à nous, pour l’ouverture à 360 degrés qu’elle impliquait. Richard Lavoie avait été chargé d’immortaliser en film cet événement vraiment extraordinaire, béni par un beau temps perpétuel. Tous ces artistes francophones venus des quatre coins du monde mettaient la ville à l’heure planétaire, en illuminant l’été et les esprits. Le documentaire qu’il en a tiré, Franc-jeu, avait été jugé irrévérencieux et trop politique. Moi, je m’étais laissée longtemps hanter par une chanson africaine sur instrument à cordes, servie en leitmotiv à ce film-là. Les coffrets rétrospectives servent également à ça parfois : nous remettre un air à l’oreille, aussi mélodieux que dans notre souvenir.

Il me semble que l’oeuvre de Richard Lavoie aurait été mieux connue s’il avait quitté les environs de Québec plus rapidement. Mais un oeil témoin se serait alors effacé des campagnes à la ronde et des murs ancestraux qui nous faisaient rêver. Et ça, quel enfant de ce berceau-là aurait pu le souhaiter ?

2 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 3 janvier 2015 06 h 03

    SVP, pas de naïveté

    "les anciens quais du Saint-Laurent menacés de destruction par le gouvernement fédéral", écrit ici Madame Tremblay.
    Comme avec son plan d'installer un port de transbordement du pétrole des sables bitumineux sur Le Fleuve, l'objectif du fédéral est de montrer par a+b qu'il est partout entièrement chez lui sur et le long de cette voie navigable. Les lois internationales qui garantissent au Canada d'y faire circuler ses produits et passagers en cas d'indépendance du Québec ne lui sufisent pas.
    Ce qu'il veut, c'est de pouvoir imposer le tracé d'au moins un corridor canadien sur notre territoire historique. Et cela, sous la forme d'une frontière artificielle qu'il faudrait obligatoirement traverser pour nous diriger par la route, l'avion ou le rail, vers le sud, vers la république des Etats-Unis voisine, et vers l'est, l'Europe. Et cela, alors que le Canada jouirait ainsi, lui, d'une libre circulation dans ces mêmes directions.
    Ne soyons pas naïfs, comme notre histoire montre que nous l'avons trop de fois été. Servons-nous des dures leçons du passé, ainsi nos difficultés à justifier notre existence collective n'auront pas été vaines.
    A partir du travail patient et de la justesse du regard de Richard Lavoie, essayons ensemble de faire la preuve de notre capacité de prospective.
    Merci de m'avoir lu.

  • Lisette Saint-Pierre - Abonnée 3 janvier 2015 09 h 17

    Merci

    Merci pour cet hommage sensible à un grand homme.
    L. Veilleux