Dans nos forêts

Les lumières multicolores à la devanture des boutiques, celles entortillées en rubans incandescents sur le fer forgé des balcons. Le sapin dans un coin du salon, attendant qu’on lui installe ses ornements le lendemain. La musique de Bing Crosby, la bande sonore de Charlie Brown, usées comme un vieux cardigan dont on refuserait de se départir, ses mailles évasées recelant mille souvenirs.

C’était juste avant Noël. À la Buvette Scott, les gars derrière le comptoir farfouillaient dans les piles de disques vinyle, s’essayant à tous les mariages, même abominables. Les Stones et Kurt Vile, d’accord. Mais Plume tout juste après ? Leur enthousiasme était beau à voir. De nouveaux proprios d’un resto de quartier tout neuf, juste assez bancal pour qu’on l’aime tout de suite.

On s’est assis au comptoir, un nouvel ami et moi, on a beaucoup parlé de vélo, de courses, d’entraînement : passion commune. On s’est un peu raconté nos vies, et puis je lui ai demandé, avec toute l’indélicatesse dont je suis capable : t’as pas de blonde, toi ?

Son regard s’est voilé. Pendant le reste de la soirée, il m’a raconté une passion dévorante partie en vrille, comme un avion qui perd une aile. Un bonheur qu’il n’imaginait pas, la douleur non plus.

Je n’ai rien trouvé d’intelligent à dire. Je lui ai parlé du temps, son ennemi d’aujourd’hui, son allié de demain. Des choses qu’on entend sans les écouter quand on a si mal.

Le lendemain matin, je me suis levé avant le soleil. La neige tombait doucement sur la rue noire, semée de déglaçant. À son contact, elle crépitait.

J’ai pris les journaux, les ai parcourus, puis j’ai lu quelques pages d’Un bonheur parfait, de James Salter. Ne vous fiez pas au titre ragnagna, dont on dirait qu’il est celui d’un roman de Marc Levy. Salter est un orfèvre de la vie ordinaire. Cette vie qui se dérobe sous nos yeux, les amours qui dérivent lentement. Il est un fabuleux styliste qui utilise la beauté du geste pour entrer dans la tête de ses personnages et imager ce qui les taraude. Ces pensées qui nous hantent, ces réalités dont les détails nous éludent.

À propos du couple au coeur de son roman, Salter écrit : « Leur vie est mystérieuse. Pareille à une forêt. De loin, elle semble posséder une unité, on peut l’embrasser du regard, la décrire, mais, de près, elle commence à se diviser en fragments d’ombre et de lumière, sa densité vous aveugle. […] Et toute cette texture solidaire est une illusion. En réalité, il existe deux sortes de vie : celle que les gens croient que vous menez, et l’autre. Et c’est l’autre qui pose des problèmes, et que nous désirons ardemment voir. »

Ce n’est pas par voyeurisme, ajouterais-je, autant que par simple besoin de ne pas être seul au milieu de l’opacité de sa propre forêt. De savoir que toutes les autres familles, tous les autres couples, tous les individus nagent en plein mystère. Et que, contrairement à ce que disait le poète, chaque homme est une île.

C’est un peu ce que me disait un autre ami, une semaine après le premier. On ne sait rien des autres, même pas ceux qui partagent notre existence.

Je connais celui-là depuis le tout début de l’adolescence. Son couple a duré la moitié de nos vies. Inutile d’entrer dans les détails, qui ne seraient qu’impudeur. Lisez le roman de Salter, qui, bien qu’écrit l’année où nous sommes nés, en raconte tous les détails. C’est sa détresse, ou enfin son désarroi, qui m’a touché. Comme chez mon autre ami. Leur impression à tous les deux d’avoir perdu pied, de chercher encore l’équilibre et d’avoir le sentiment qu’ils ne le retrouveront pas. Deux gars brillants, qui aiment la vie, emmurés dans la tristesse.

Et puis, il y avait leur regard. Cette manière de me dire que mon bonheur à moi m’interdit de comprendre leur malheur.

Ce n’est pas faux. Parce qu’on oublie la douleur de cette brûlure qui vous fait arpenter la ville comme un fantôme, et ce sentiment d’être soudainement un étranger, touriste dans sa propre vie, où même les amis, tiraillés, deviennent fuyants comme des étrangers.

Salter écrit : « La vie, c’est le temps qu’il fait, les repas. Des déjeuners sur une nappe à carreaux bleus où quelqu’un a renversé du sel. »

Tout est banal. Y compris la passion, la trahison. On a envie de s’en révolter, de brûler la nappe. De ne pas le croire.

C’est ce déni qui nous permet de nous envoler et provoque du coup cette terreur quand on nous coupe les ailes. Alors on s’écrase. On se relève péniblement. La vie reprend ses droits, comme la jungle, toujours aussi dense. On se guérit un peu en racontant sa chute. On en fait des récits pour les amis. Des romans. Des chansons. Autant de rappels de la précarité de ce qu’on aime, de la complexité des choses.

Autant de ponts que nous jetons entre nos îles de solitude.

Des lumières dans nos forêts.

7 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 27 décembre 2014 08 h 18

    Les ténèbres du désamour

    Quand le seul amour que l'on connaît est à l'intérieur d'un couple, l'amant éconduit sombre dans un abîme.

    Et la société sans Christ lui offre des romans et des chansons ou une thérapie. Si l'on pouvait reconnaître que les différentes formes de l'amour et de l'amitié ont une source commune qui existait avant nous et nous survivra, la forêt serait moins sombre. Elle laisserait filtrer la lumière, éternelle.

  • Hélène Gervais - Abonnée 27 décembre 2014 08 h 23

    Il n'y a ,,,,

    qu'avec nous-mêmes que nous pouvons être bien.

  • Colette Pagé - Inscrite 27 décembre 2014 11 h 38

    Ne pas avoir d'attente !

    La recette pour être bien avec soi-même : ne pas craindre la solitude qui n'a rien à voir avec l'isolement et surtout réduire ses attentes. Des bonnes lectures !

    Sans oublier que si le toujours pareil au lieu de nous accabler nous réjouit et bien là nous pourrons dire que nous aurons atteint un peu de sagesse et la sérénité.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 27 décembre 2014 13 h 24

      M Gelinas,j aime votre derniere phrase,elle m en rappelle une que je lisais a la fin de l ete :"Le vrai courage c est d etre heureux."meme sur une mer demontee. Et merci a David Desjardins pour ses beaux textes. J-P.Grise

    • Jacques Cameron - Inscrit 28 décembre 2014 08 h 01

      Le toujours pareil est un asservissement à l'absurde, un abandon dans la facilité, le jardin des tièdes qui confondent comfort et sérénité, sagesse et paresse. Cessez de chercher le petit bonheur douillet, levez-vous et cherchez le dépassement, transformez les défaites en victoires, et imposez la poésie, ce supplément d'âme, à la vie, et, comme l'écrivait Camus, si le néant nous est réservé faisons en sorte que ce soit une injustice. Mais de grâce en tant que vivants refusons le néant! L'univers ne fut pas seulement créé, l'univers est création perpétuelle et c'est en créant qu'on accède à la lumière. L'âme humaine est un univers dans l'univers où tout est possible...Amen.

  • Michael Pratte - Abonné 27 décembre 2014 18 h 53

    Coeur meurtri

    Merci David. Après un premier Noël dans la solitude, ça m'a fait du bien de te lire.

  • Madeleine Brodeur - Abonnée 28 décembre 2014 17 h 01

    Beau texte

    Oui, quel beau texte M.David, après vous avoir lu, on se sent déjà moins seule, merci !