L’équation du temps

En 1956, Bernard O’Bready, un lecteur du <em>Devoir</em>, pose avec sa soeur, pelle à neige à la main, devant la voiture familiale.
Photo: Bernard O’Bready En 1956, Bernard O’Bready, un lecteur du Devoir, pose avec sa soeur, pelle à neige à la main, devant la voiture familiale.

Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Jean-François Nadeau et un cliché de Bernard O’Bready.

Une photographie couchée sur papier nous permet de palper le temps et de nous éclairer au présent d’une lumière déjà lointaine. Celle-ci, envoyée par un lecteur qui m’est inconnu, est attachée à sa petite enfance ainsi qu’à celle de sa grande soeur. En 1956, frère et soeur posent, pelle à neige à la main, devant la voiture familiale.

J’ai appelé ce lecteur, Bernard O’Bready. Nous avons échangé quelques mots. Mais je ne sais pas quel homme il est. Je ne connais pas ses pensées profondes. En l’écoutant, j’ai cependant vite compris que cette photo d’une joie d’hiver ne pouvait constituer pour moi la matière première du simple récit d’une anecdote fardée et enguirlandée au nom de la magie supposée de la saison. Il se trouve là les traces d’une histoire commune, d’une histoire populaire du type de celles que l’on ne raconte pas et qui doivent pourtant l’être.


Parlez-moi de cette photo, M. O’Bready… « C’était la première voiture de mon père. Une voiture usagée. Il venait de l’avoir. » Une Morris Oxford. Une petite voiture anglaise. Modèle 1948. Quelle couleur ? « Toute grise. » À l’époque, dans l’après-guerre, il s’en trouvait beaucoup au Québec. Les voisins des O’Bready possédaient aussi la leur. « Les voitures anglaises, je crois que c’était la mode. » Comme hier, nous appelons « mode » ce que le commerce nous impose. Le souvenir de ces véhicules s’est effacé depuis dans la traînée laissée par la gloire rugissante des grosses cylindrées américaines.

Hiver 1956. La nouvelle voiture a donc huit ans. Le petit Bernard O’Bready en a quatre. Sa soeur, qui pose à côté de lui, en a trois de plus. Elle porte une jolie canadienne, avec des attaches brandebourg caractéristiques.

De leurs petites mains, les deux gamins encadrent la plaque minéralogique de la voiture de leur père : Québec 1956 C20 958. Ainsi souligné, cet enchevêtrement de chiffres et de lettres apparaît comme une équation magique capable de donner sens à l’existence. Cette voiture, fierté du père, symbole de la famille, ils la garderont plusieurs années. « Nous avons eu la voiture longtemps. Mon père n’était pas riche. »

Auparavant, Daniel O’Bready utilisait un vélo pour se déplacer. Quelle couleur, le vélo ? « Noir. » Le genre de vélo à l’époque proposé dans toutes les couleurs pourvu qu’on le choisisse noir. « L’hiver, il rangeait son vélo et marchait. » Daniel O’Bready parcourait ainsi quotidiennement les quelques kilomètres qui séparaient la maison de l’usine. « Avec l’auto, il gagnait du temps. » Et surtout, l’idée d’une certaine liberté.

Faute de pouvoir compter sur une pompe à essence, la Morris Oxford cale dès lors qu’une pente trop importante empêche le réservoir d’alimenter correctement le moteur. Il faut alors soit la pousser, soit envisager de franchir l’obstacle à reculons. « Il fallait monter en marche arrière », de sorte que la pente permette au réservoir d’alimenter le moteur par gravité. Il faut parfois aussi nettoyer des conduites d’alimentation du moteur pour espérer avancer. « Ce n’était jamais très compliqué. Mon père dévissait quelques pièces, nettoyait les “jets”, puis nous repartions. » L’idée de progrès oublie volontiers tous ces hoquets.

« Il n’y avait pas beaucoup de monde dans les rues de Drummondville. L’hiver, mon père nous tirait souvent en traîne sauvage avec son auto. Aujourd’hui, ce serait un cas d’arrestation pour négligence criminelle ! Mais nous, on s’amusait beaucoup. Tout le monde faisait ça. »

Daniel O’Bready travaillait à l’usine de textiles de la Celanese. Au Québec, ce secteur manufacturier très prospère se développe rapidement à compter de 1879 grâce à des politiques qui réservent le marché canadien aux fabricants installés au pays. En 1927, lors de l’inauguration de la Celanese, le premier ministre libéral, Alexandre Taschereau, invité d’honneur, déclare être très heureux de constater que cette nouvelle construction permet aux ouvriers de voir entrer quelques rayons de soleil. Si le soleil est là, le progrès l’est-il lui aussi ?

Au temps de Daniel O’Bready, « la Celanese compte 7500 employés. C’est l’usine qui avait les droits sur l’administration de la ville ». Il travaille comme électricien pour la compagnie. « Il ne gagnait vraiment pas beaucoup d’argent. Ses journées avaient dix heures. Les patrons de la Celanese étaient anglophones. Les manoeuvres, comme mon père, étaient francophones. »

À la fin du XXe siècle, les accords commerciaux qui abolissent les quotas à l’importation des textiles achèvent d’enterrer cette industrie. En 2000, la Celanese ferme ses portes pour déménager ses activités au Mexique. Les 440 employés qui y sont encore perdent leur emploi.

Daniel O’Bready est décédé le 28 septembre 2014, à l’âge de 94 ans. « À la mort de mon père, j’ai préparé un diaporama. » Sur plusieurs vieilles photos, m’explique son fils Bernard, il a remarqué que le petit garçon qu’il fut se trouve toujours à côté de son père ou de sa voiture anglaise. L’un apparaît en quelque sorte comme le symbole de l’autre. « C’est drôle. »

La photographie est une vieille folle qui court après le temps et qui tente d’en avaler des morceaux pour s’en nourrir. J’aime cet appétit, cette façon après tout très délicate de digérer le monde et son histoire.

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3 commentaires
  • Marie-Thérèse Lacourse - Abonné 22 décembre 2014 07 h 34

    J'imagine très bien des gravures et des photos pour alimenter cette "Histoire populaire de la Nouvelle-France et du Québec" qui, à l'instar des oeuvres de Galeano et de Zinn, nous permettrait de donner de la profondeur à notre mémoire collective. Et j'en anticipe la critique: "l'oeuvre de J.F. Nadeau a du souffle, nous donne de la perspective dans ce Québec qui se cherche". Merci M. Nadeau et joyeux noël.
    André et Marie-Thérèse

  • Gaston Bourdages - Abonné 22 décembre 2014 08 h 20

    Ce temps dont sont imprégnées...

    ...toutes nos histoires de vie; les vôtres, celles des «autres» et les miennes. Le temps; incontournable et inéluctable «matière», nécessaire à l'Homme pour qu'il se réalise. Ce même temps qui fait partie de nos «humanités en devenir» (feu monsieur Jacquard). Mercis monsieur Nadeau pour tous ces rendez-vous avec l'humanisme. Cet humanisme composé, à la fois, de beautés et de laideurs; nature propre de l'Homme. Mes respects à vous. Gaston Bourdages - Petit «pousseux de crayon sur la page blanche».
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

    P.S. Oups! J'ai oublié de remercier messieurs et madame O'Bready.

  • Denis Paquette - Abonné 22 décembre 2014 14 h 55

    Les gens ne savent pas leur age

    J'aime votre petit texte sur l'équation du temps sans ou avec les objets, le temps existerait-il, sans les objets. Existe-t-il, des société sans temps autres que la mer, le désert, ou peut etre la lune , existe-t-il des société ou les gens n'ont que la lune pour dire leur age, Il me semble d'avoir lu quelque part que pour les amérindiens l'age c'était les lunes. Qu'avant l'ère des objets c'etait les lunes qui marquaient le temps, peut etre fut-il un temps ou les gens ne savaient pas leur age, on me dit que dans certaines institutions , les gens ne savent pas leur age