De la frime

Le premier ministre Stephen Harper est avare d’entrevues, même en fin d’année. Il choisit ses interlocuteurs et prépare ses messages. L’exercice est généralement prévisible et ennuyeux, à moins qu’il soit entraîné sur un terrain où il est peu à l’aise.

L’un d’eux est sans l’ombre d’un doute celui de la lutte contre les changements climatiques. Poussé cette semaine par le chef d’antenne de la CBC, Peter Mansbridge, M. Harper a tenté de sauver la face en donnant l’impression qu’il n’est pas l’empêcheur de tourner en rond qu’on dit et qu’il pourrait même être pour une taxe sur le carbone. Oui, oui, vous avez bien lu, une taxe sur le carbone.

M. Mansbridge s’est plu à rappeler à M. Harper le discours qu’il a fait à Berlin en 2007. Il avait alors dit que, « pour les générations futures, nous devons faire tout ce que nous pouvons pour régler ce problème mondial. Et c’est pourquoi les Canadiens devraient jouer un rôle de premier plan pour relever ce défi ».

A-t-il tenu parole ? Il affirme que oui parce que les émissions de gaz à effet de serre (GES) ont diminué au Canada depuis 2008. Il omet de dire cependant que la dernière récession y est pour beaucoup, que le crédit revient d’abord aux provinces (comme l’a fait remarquer le commissaire à l’environnement et au développement durable) et que, depuis 2010, les émissions canadiennes stagnent. De plus, selon les dernières prévisions du ministère de l’Environnement, elles vont augmenter à la fin de la décennie et faire en sorte que le Canada ratera les objectifs fixés par son gouvernement.

 

C’est toutefois sa référence à l’expérience albertaine en matière de lutte contre les changements climatiques qui a surpris et qui est à marquer d’une pierre blanche. Depuis 2011, les conservateurs pourfendent la politique du Nouveau Parti démocratique de plafonds et d’échange de crédits d’émission, l’assimilant à une taxe sur le carbone. Et voilà que leur chef s’y montre soudainement favorable. Il ne peut dire le contraire, car c’est exactement ce qu’impose l’Alberta à ses grands émetteurs de GES.

M. Harper s’est aventuré sur cette voie lorsqu’il s’est retrouvé coincé par une question embêtante. Il venait d’expliquer que, lorsqu’il avait déclaré insensé, dans le contexte actuel, de soumettre le secteur pétrolier et gazier à de nouveaux règlements, il rejetait en fait toute action unilatérale du Canada. Son gouvernement, a-t-il rappelé, a toujours préconisé une approche continentale.

Pourquoi ne propose-t-il pas quelque chose alors aux États-Unis et au Mexique ? « Nous l’avons fait », a-t-il répondu. Ah oui ? Quoi ? Après une seconde d’hésitation, M. Harper a alors évoqué le cas albertain et affirmé qu’il pourrait être repris à plus grande échelle. Voilà qui est nouveau, car l’Alberta a établi des cibles d’émission pour ses grands émetteurs du secteur pétrolier et gazier (ce qu’Ottawa n’a pas fait), des cibles qui sont toutefois calculées par baril. Comme le nombre de barils produits ne cesse d’augmenter, les émissions albertaines font la même chose.

En vertu de ce système, les entreprises doivent bel et bien payer 15 $ en redevances (ou taxe, une des traductions admises en français du mot anglais « levy ») pour chaque tonne excédentaire de GES émis. Sinon, elles peuvent acheter des crédits auprès de producteurs qui ont réussi à réduire leurs émissions. À noter cependant que la plupart des experts jugent le montant de la taxe trop bas et que les cibles devraient viser la totalité des émissions pour avoir l’effet désiré.

 

M. Harper a aussi tenté de se donner le beau rôle en vantant les règlements adoptés pour les centrales au charbon. Il a noté que cette source d’énergie est la première responsable des émissions de GES dans le monde et soutient, par conséquent, que le Canada a fait preuve de leadership en la matière.

Là encore, quelques bémols s’imposent. Le charbon n’est pas la première source d’énergie ni de GES au Canada, ce qui rend plus facile de s’y attaquer. Par ailleurs, les centrales qui ont été fermées au Canada l’ont été à l’initiative des provinces, en particulier l’Ontario, et sans l’aide d’Ottawa. Quant aux règlements d’Ottawa, il faut savoir qu’ils s’appliqueront dès juillet prochain aux nouvelles centrales, mais les centrales existantes, les plus polluantes, disposeront de 50 ans pour se plier aux nouvelles normes.

M. Harper nie se croiser les bras, et précise qu’il veut réduire les émissions sans compromettre les emplois et la croissance. Par conséquent, il faut que tout le monde travaille ensemble, sans exception, dit-il. Il n’envisage même pas qu’un pays prenne l’initiative pour faire bouger les autres.

Mais si travailler de concert est si important pour M. Harper, il pourrait nous expliquer pourquoi il a toujours refusé de réunir ses homologues provinciaux pour s’entendre sur une approche commune, comme le lui a maintes fois recommandé le commissaire à l’environnement.

On en vient à se demander pourquoi les provinces ont pu bouger sans attendre un consensus continental, mais pas le fédéral. La réponse est simple. C’est parce qu’il ne le veut pas, c’est tout, même s’il essaie maintenant de nous faire croire le contraire.

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7 commentaires
  • Robert Lauzon - Abonné 20 décembre 2014 07 h 36

    Le Canada nous nuit !

    Ce n'est pas nouveau mais il faut le rappeler sans cesse. Le Canada, par son incurie, sur plusieurs aspects nuit au Québec. Ici encore, le cnd se targue de faire même quand son inaction est décriée sur toutes les tribunes jusqu'à l'ONU.
    Autres champs sur lesquels le cnd nuit au Québec : la ponction nette de plus de 30MM$ chaque année dans les poches des québécois, les coupures en santé, les coupures en éducation supérieure, l'incurie dans la réglementation du transport ferroviaire et le Lac-Megantic, l'incurie crasse quant aux questions autochtones, l'inspection des aliments, le manque de sérieux sur la sécurité entourant le transport maritime par superpétroliers, la transformation du gazoduc en oléoduc de ÉnergieEst pour pouvoir nous pousser dans nos entrailles le sale pétrole des fossiles canadiens, la fermeture des centres de recherche scientifique, les coupures de services à Postes Canada, la crimilisation tous azimuts chez les jeunes, l'abolition du régime des armes à feu, le pillage de la caisse de l'assurance-emploi, etc...
    Nous, québécois, méritons mieux, pouvons mieux. "Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le Québec est, aujourd'hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d'assumer son destin et son développement"
    Nous subissons le canada et les provincialistes plquistes-caquistes se sont muselés et menottés donc, de plus en plus incapables de défendre adéquatement nos intérêts devant le rouleau compresseur canadien.
    Le Québec peut et mérite mieux !
    Le Canada nous nuit, sortons-le !

  • Jacques Beaudry - Inscrit 20 décembre 2014 08 h 34

    De l'enfumage

    Je partage votre opinion. Votre conclusion est flagrante. Les conservateurs voudraient faire pire qu'ils le font ce serait impossible à faire. Avec Harper nous avons un premier ministre dont les bottines ne suivent pas les babines.

  • Jean-François Trottier - Inscrit 20 décembre 2014 09 h 32

    C'est du sport

    "Et c’est pourquoi les Canadiens devraient jouer un rôle de premier plan pour relever ce défi..."
    Pour un premier ministre en place depuis 8 ans, l'utilisation du conditionnel relève de l'acrobatie.
    Je me souviens vaguement d'un mot à la mode autrefois, disons quand Harper était dans l'opposition... Ah oui! Imputabilité... Je ne me souviens plus de son sens là là.

    Ce qui m'énerve, c'est que plusieurs journalistes et commentateurs, lors des bilans de fin d'année, ont donné une note très élevée à Harper parce qu'il a su rester en retrait des scandales et questions chaudes depuis maintenant presque un an.
    Qu'ils lui accordent une bonne note en tant que torero, je veux bien. Mais en tant que politicien ? C'est sur ces bases que certains votent, faudrait pas l'oublier.

    Il y a une part de responsabilité dans le rôle de commentateur politique, qui ne se comjpare en rien au journalisme sportif.

  • Jacques Pruneau - Inscrit 20 décembre 2014 10 h 15

    The king Harper!

    De plus en plus, ce type eu recommandable devient imbuvable. On connaît bien maintenant sa maladie de tout camoufler, de faire disparaître tout ce qui n'est pas Harperien et de maintenir ses politiques de terre plate. Il est, pour le moins, navrant et sans aucune crédibilité.

    Pourtant les conserves seront de nouveau élus non parce qu"ils forment un bon gouvernement mais parce que les électeurs sont de plus en plus nouilles! À nous de nous souvenir de ce quil est.

  • Carroll Roy - Inscrit 20 décembre 2014 14 h 38

    Mon désir...

    Comme je voudrais que les harper, couillard et cie se fasse interviewer par une personne comme vous....

    Rare à R-C., qu'on trouve des entrevues corsées et qui empêchent les politiciens de patiner.

    Votre article est super éclairant. Malheureusement, vous ne serez jamais choisie comme sénatrice. Tant mieux pour nous...