Ne rien céder

En cherchant ce qui pourrait se rapprocher le plus d’un cadeau de Noël à offrir à mes lecteurs, je suis tombé sur ce pur délice que constitue le tout dernier livre d’Alain Borer. De quel amour blessée. Réflexions sur la langue française (Gallimard) est le genre de livre que l’on voudrait lire pendant des semaines tant chez lui rien ne lasse. Borer n’est pas un théoricien de la langue comme il en existe tant, même s’il en maîtrise tous les secrets et toutes les nuances, c’est d’abord un poète et un praticien qui sent jusqu’au fond de son être les mots et l’esprit de notre langue.

Ce livre érudit et provocant s’ouvre sur une anecdote qui se déroule à Montréal. Déambulant près du Jardin botanique, un jour, le poète demanda naïvement son chemin à une passante et se fit répondre : « Speak White ! » Pour le spécialiste de Rimbaud, cette injonction n’est plus aujourd’hui simplement adressée aux Québécois, mais au monde entier et au premier titre à la France.

C’est peut-être parce qu’il connaît bien le Québec et l’Acadie que l’auteur n’hésite pas non plus à parler du « devenir shiak de la langue française ». Tout au long de ces 300 pages, Alain Borer fait l’inventaire des dégâts subtils et moins subtils que l’englobish, version impérialiste du globisch, a déjà causés à la langue française. Cela va de la disparition de la double négation (« On lâche rien ») à la disparition (ou confusion) des prépositions (Statistique Canada) en passant par l’effacement de la transitivité (« il a commenté »).

Comme Gaston Miron, Borer sait pourtant que, malgré ses défauts, une phrase comme« passe-moi le wrench » demeure parfaitement française. C’est pourquoi il distingue les « fredaines » sans conséquence des altérations morphologiques qui heurtent la logique même et la clarté de la langue française.

Dans notre rapport avec l’anglais, dit-il, nous sommes passés de l’enrichissement mutuel à l’asphyxie. Pour Borer, un certain nombre de ces fautes constituent ni plus ni moins qu’une atteinte au « disque dur » du français, à sa grammaire profonde. Ainsi en va-t-il de l’effacement du « e » muet, de la généralisation du neutre, de l’inversion systématisée contraire à la logique française (« full français »), de l’utilisation de mots français dans leur sens anglais (« juste pour rire »), de ces mots composés à l’anglaise ou à l’allemande (cybersécurité) et de la perte de la mémoire latine qui représentait jusque-là le vivier servant à composer de nouveaux mots. Telles sont les caractéristiques de ce que Borer nomme la nouvelle « grammaire colonisée ».


 

Les Québécois y reconnaîtront nombre d’évolutions récentes de leur propre langue où la syntaxe et le vocabulaire anglais sont, quoi qu’on dise, mille fois plus présents qu’en France. Qu’on pense aux « cibles », au « bon matin », au « téléphone intelligent »et à ces animateurs qui proposent tout naturellement aux auditeurs de leur « partager un texte ». On aurait presque la nostalgie du « chien chaud » de nos grands-parents !

À cause de son lien originel avec la littérature et parce qu’il a porté aux nues la conversation et le goût pour la finesse, l’élégance et la clarté, le français est la victime de choix de l’anglomanie, explique le poète. Langue « la plus écrite » (avec le russe), dit-il, le français n’est pas la langue d’un terroir, mais celle de Rimbaud, Villon et Victor-Lévy Beaulieu (*). Contrairement à la plupart des autres langues, en français, c’est l’écrit qui mène le bal et impose par exemple les liaisons dans la lecture. Voilà pourquoi le français souffre plus que les autres de l’oralité ambiante.

Langue très féminine tant par la finesse de son élocution que par la marque discrète de son « e » muet, le français se bute aussi au triomphe du neutre asexué anglo-saxon. Triomphante dans le gueuloir de Flaubert, elle perd sa sonorité dans le vacarme franglais du hip-hop. Il y aurait aujourd’hui, dit Michel Serres, plus de mots anglais sur les murs de Paris que de mots allemands sous l’Occupation.

Évidemment, les naïfs prétendront que la langue « évolue ». Mais pour Borer, jamais le français n’a subi une telle invasion sur une période aussi courte. Pas même à la Renaissance avec l’arrivée massive de mots italiens. Alain Borer n’est pas optimiste. Il voit déjà poindre une « shiakophonie » dans l’Europe libérale.

On pourra trouver Borer trop pessimiste. Peu importe, son livre est une thérapie de choc salvatrice. Une incitation à « ne rien céder ». Joyeux Noël quand même.

(*) L’occasion est trop belle ici de constater que jamais la France, l’Allemagne, les États-Unis ou même un pays aussi petit que la Slovénie ne laisseraient un auteur de la trempe de VLB faire la manche pour publier un ouvrage aussi majeur que son livre sur Nietzsche (s’il faut en croire l’importance de ceux qu’il a déjà écrits sur Hugo, Kerouac, Melville, Ferron et Joyce). C’est cela aussi, être colonisé.

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