Un poète et ses cris

Sous les pages du Poète en feu de glace résonne le cri du cœur d’un artiste qui se sent rejeté, oublié.
Photo: Courtoisie Claude Péloquin Sous les pages du Poète en feu de glace résonne le cri du cœur d’un artiste qui se sent rejeté, oublié.

Revenir du Maroc où migrent les cigognes dans leurs gros nids, c’est retrouver la neige bien duveteuse et la frénésie commerciale du temps de Fêtes. Noël, c’est délicieux, mais pas sous ce bruit, ces courses folles… En terre d’Islam, on y échappe. Boum ! Le retour.

Sur mon bureau m’attendait le livre de Claude Péloquin Le poète en feu de glace, qui fit davantage parler de lui ici, si j’ai bien compris, pour les propos controversés de l’auteur en ondes sur l’immigration à pourfendre que sur son contenu.

Ses dangereux arguments sont partagés par bien d’autres, remarquez. La faiblesse du projet souverainiste étant de se définir avant tout par son ethnicité francophone. Faute d’avoir su rallier les nouveaux arrivants à la cause, leur poids démographique inquiète. D’où le danger de la xénophobie dans les rangs nationalistes, en panique identitaire, linguistique et politique. On n’excuse rien. On essaie de comprendre.

D’ailleurs, dans son livre-collage, les mêmes signaux d’alerte s’étalent. « Aucun peuple au monde ne peut absorber un tel flot d’immigrants sans perdre son identité », écrit Péloquin.

On veut lui rétorquer que l’Occident entier est à l’heure du métissage et de la migration de populations, que le Québec n’est pas plus accueillant que les autres, mais la peur de l’altérité ronge trop d’indépendantistes.

Pas d’accord avec Péloquin sur bien des points. Faut-il le réduire à ses sorties intempestives pour autant ? Il rue dans les brancards de toute façon, collé à sa souche quoique imprégné de l’américanité du voyage et de ses amitiés planétaires. Ce poète du hurlement est un homme sans bon sens. Depuis la mort de Falardeau, on n’a plus tant d’enragés du verbe et du coup de poing…

Je lis son ouvrage scrap book tout croche, tissé de coupures de journaux, de poèmes, de missives privées, de lettres de refus de divers conseils des arts, d’échos du rendez-vous manqué du texte signé par lui que Guy Laliberté devait lire dansl’espace. Sous chaque page, résonne le cri du coeur d’un artiste qui se sent rejeté, oublié. « Pourquoi on ne fait pas assez référence aux poètes inclassables qui ont tant souffert dans leur corps-à-corps avec la littérature, écrit-il. Je suis l’attente du crabe près du trou qu’il n’a pas creusé. »

À ce Claude Péloquin là qui s’est confondu avec l’agitation libératrice des années 1960 et 1970, réduit à écrire des poèmes pour des entreprises, on a envie aussi de célébrer la fougue. Se voir résumé par plusieurs aux merveilleuses paroles de la chanson Lindberg de Charlebois et aux phrases qui firent scandale en 1971 dans la murale de Jordi Bonet au Grand Théâtre de Québec : « Vous êtes pas écoeurés de mourir, bande de caves ? C’est assez ! », l’attriste. « J’ai publié 36 livres, endisqué six fois, fait de la scène et de la chanson », proteste le barde. Il se sent l’exclu des anthologies de poésie, lui qui vécut l’écriture dans sa vie, dans sa chair comme sur le papier. Ça le froisse qu’on l’appelle par son diminutif Pélo. Il a mal à sa postérité, mal à la mémoire de son peuple, mal à la culture en peau de chagrin. On a mal avec lui pour mille raisons. En voici une autre…

Cette semaine, dans son bilan annuel, la firme Influence Communication notait un net recul de la culture dans la sphère médiatique (en baisse de 30 % depuis dix ans), alors que 97 % de la couverture de l’industrie du livre en 2014 a été consacrée… aux ouvrages de recettes de cuisine.

À méditer devant sa dinde, en se sentant un peu écoeuré de mourir aussi…

La politique à Hollywood

Quelques points d’interrogation entourant la saga de la comédie d’espionnage The Interview de Seth Rogen et Evan Goldberg. Rappelons que sa sortie fut annulée in extremis mercredi après cyberattaques chez Sony Pictures et menaces à l’attentat pour les cinémas diffuseurs. L’oeuvre, désormais interdite sur quelque plateforme que ce soit, est maudite, donc culte. Ses copies détournées vaudront de l’or. Oui mais…

Le gouvernement de la Corée du Nord a beau nier être impliqué dans l’offensive (les armes de guerre ont changé de profil), qui veut le croire ? Le film mettait en scène deux journalistes américains mandatés par la CIA pour assassiner Kim Jong-un, chef suprême de cette effroyable dictature.

On s’étonne que le scénario ait pu suivre son bonhomme de chemin, hors du champ du film d’auteur moins contrôlé, pour une production destinée aux larges audiences. Que la Maison-Blanche se soit rapprochée d’Hollywood depuis les attentats du 11-Septembre n’est un secret pour personne. Un feu vert au film fut donné en haut lieu, d’autant plus que la CIA s’y voyait représentée. On peut faire de l’angélisme au nom de la liberté d’expression, reste que des considérations diplomatiques se trament dans l’ombre des studios, et que personne n’a pris soin de ménager ses arrières.

Utiliser le cinéma comme bombe politique contre un régime aberrant et honni, on veut bien, mais à son propre profit. Ici, la production se jetait dans la gueule du loup, surtout en maintenant les noms du pays et du dirigeant à abattre. Sony Pictures émergera-t-elle du trou après les pertes financières sèches, les poursuites de stars pour dommages collatéraux, dans une industrie déjà fragilisée par les mutations technologiques ? Pas sûr, ou sinon bien amochée.

Étrange ! Alors qu’Hollywood fait preuve de prudence en ce qui concerne la représentation de l’Islam au cinéma, cette réserve n’a pas joué devant la Corée du Nord, sous-estimée dans son pouvoir de riposte en notre ère de nouvelles technologies assassines. Que s’est-il vraiment passé en amont pour expliquer pareille candeur ? Nul ne répondra à cette question, mais attendez-vous à ce que les majors américaines prennent plus que jamais leur trou à coups de productions insipides.

On voudrait être un petit oiseau pour entendre ce qui s’en dit dans les officines de Los Angeles et de Washington, où culture et politique font bon ménage. Gageons qu’on s’y renvoie la balle, en se lançant des noms d’oiseaux plutôt que des meilleurs voeux… Appelons ça un gâchis.

Cette chronique s’interrompt pour une semaine. Joyeux Noël !

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2 commentaires
  • Lucien Cimon - Inscrit 20 décembre 2014 22 h 23

    <<La faiblesse du projet souverainiste étant de se définir avant tout par son ethnicité francophone.Faute d’avoir su rallier les nouveaux arrivants à la cause, leur poids démographique inquiète. D’où le danger de la xénophobie dans les rangs nationalistes, en panique identitaire, linguistique et politique.>>
    Êtes-vous bien certaine de ne pas attribuer à tout le mouvement indépendantiste et à ses membres, les défauts que vous avez décelés dans un ouvrage médiocre d'un auteur déchu qui tente d'attirer l'attention des médias en faisant des déclarations dont il est sûr qu'ils vont se délecter?
    En faisant ça, cherchiez-vous plutôt à culpabiliser les participants au seul mouvement qui a des chances d'atténuer les effets néfastes que font subir nos actuels dirigeants au peuple québécois? Cette citation est digne des journaux qui se plaisent à faire du «Quebec bashing» pour nous rendre injustement honteux et ainsi nous empêcher de parler et d'agir pour faire épanouir la seule culture d'expression française d'Amérique du nord, celle qui reflète ce que nous sommes; pour nous empêcher de faire quelques pas vers notre autonomie.
    Cherchez donc plutôt à comprendre et à expliquer les véritables raisons des réserves que les immigrants ont à l'égard du mouvement indépendantiste et du nationalisme québécois; cela vous évitera d'étendre à des millions de personnes les tares que vous décelez justement chez un individu amer en manque d'attention.
    Lucien Cimon

  • Michel Blondin - Abonné 21 décembre 2014 11 h 15

    WOUHOOOO LES BOEUFS!


    Péloquins se ronge les sangs pour dire vrai, des vrais peurs.

    Le mot « ronge » que vous utilisez est un peu mal à-propos pour ce qu'il en est. J'en fait un peu une montée de lait, espérons le, utile.

    Nous devons être fiers de se préserver comme francophone en Amérique. Il ne faut jamais oublier qu’il y a une différence nette en une peur injustifié et une peur réelle. L’une prend des vessies pour des lanternes, l’autre préserve la réalité de son devenir, de son avenir par des mesures de protections.

    Ces protections, elles existent partout et font partis d’un principe fondamental de toutes sociétés normales. Les digues en pays bas existent pour préserver l’envahissement des terres basses par la mer. La loi sur la langue française au Québec existe et le projet d’indépendance du ROC sont là pour préserver des parlants français de l'anglo mer ou de l'englobalisation.

    La peur de l’altérité!

    Si c’est celui de la culture, nous sommes à l’avant-garde de l’ouverture normale tout en voulant préserver notre identité.

    Si vous parlez de religion, nous sommes en transition de ces situations tordues des croyances de l’esprit, polluantes de nos vies publiques, qui par la force seulement s’imposent à l’espace public au lieu de demeurer dans l’espace du privé.

    Pour la langue, il n’y a pas de compromis ni possible ni souhaitable. C’est notre digue. Ouvrir les vannes des digues des Pays Bas c’est un auto suicide de ce peuple. Nous de même.
    Si le métissage est l’union féconde de personne d’ethnie différente, la nation québécoise est l’une des plus métissée. Et si depuis la conquête de 1763 nous avons moins de ce métissage c’est que nous sommes en péril comme nation vaincu. C’est que nous sommes dans la phase de préservation de ce que nous sommes.

    Alors, on n’est pas ronger on tente de naître à ce que nous deviendrons. Nous avons ce pays imaginaire mais pas le réel. Il faut respecter ce passage et ne pas mettre les charrues avant les bœufs.

    Joy