Bon pied, bon oeil

Fou de Shakespeare, imprégné d’Histoire, amateur de vieilles chansons à boire et de latin de cuisine, Patrick Leigh Fermor a su faire de sa vie une exception.
Photo: Thanassis Stavrakis Associated Press Fou de Shakespeare, imprégné d’Histoire, amateur de vieilles chansons à boire et de latin de cuisine, Patrick Leigh Fermor a su faire de sa vie une exception.

L’homme ressemblait à un personnage de roman. À sa mort en 2011, on n’hésitait pas à décrire cet Anglais, anobli quelques années auparavant pour services rendus à la littérature et aux relations entre le Royaume-Uni et la Grèce, comme « un mélange d’Indiana Jones, de James Bond et de Graham Greene ». Fou de Shakespeare, imprégné d’Histoire, amateur de vieilles chansons à boire et de latin de cuisine, Patrick Leigh Fermor — que tout le monde appelait Paddy — a su faire de sa vie une exception.

C’est ce gamin de 18 ans qui abandonne Londres sans se retourner un après-midi pluvieux de décembre 1933, le coeur léger et un parcours scolaire boiteux, à l’heure d’entreprendre un fabuleux voyage à pied qui va le mener de la corne de Hollande jusqu’à Constantinople — appellation délicieusement surannée d’Istanbul. Deux ans plus tard, au moment d’achever un périple qui lui aura paru durer toute une vie, on le retrouve tel Ulysse de retour à Ithaque, « plein d’usage et de raison », complètement transformé par son expérience.

Mais en 1933, à pied le long du Rhin, c’est une Allemagne qui commence à se couvrir de croix gammées qu’il traverse (le Parti national-socialiste venait tout juste d’accéder au pouvoir). De taverne en auberge, de soûleries en aventures sentimentales, avec un mélange d’allégresse et d’érudition classique, un talent certain pour la description des individus et des paysages, Fermor nous entraîne le long du Danube, à Vienne, à Prague en hiver, à Budapest, dans les Carpates roumaines, en Bulgarie, sans jamais se départir de ses « yeux neufs et émerveillés ».

Chef-d’oeuvre de la littérature de voyage

Avant d’aller plus loin, avant d’avaler les kilomètres en sa compagnie, disons-le tout de suite sans détour : Dans la nuit et le vent est un vrai chef-d’oeuvre de la littérature de voyage. Comparable aux plus grands. Aux meilleurs livres de Nicolas Bouvier et de Bruce Chatwin. Saisissez l’occasion : les trois volumes qui forment Dans la nuit et le vent sont réunis ici — réjouissons-nous — pour la toute première fois à l’initiative d’un audacieux éditeur belge et d’un traducteur — Guillaume Villeneuve — particulièrement inspiré.

Certes, les deux premiers volumes du triptyque étaient connus : Le temps des offrandes (1977) et Entre fleuve et forêt (1986) avaient tous les deux paru en traduction chez Payot en 2003. La route interrompue, le troisième volet inédit en français, nous entraîne, lui, des Portes de Fer sur le Danube jusqu’au mont Athos en Grèce, en passant bien sûr par Istanbul, avant que l’auteur ne tombe amoureux d’une princesse moldave — mais c’est déjà une autre histoire.

On ne voyage pas à vingt ans comme à quarante. À vingt ans, on a encore tout à apprendre. Tout à apprendre du monde, de l’amour, de la vie. C’est cette vigueur de la jeunesse, son insatiable curiosité, sa souplesse et son énergie brute qu’arrive à nous transmettre le récit de Patrick Leigh Fermor. C’est la magie qui anime d’un bout à l’autre Dans la nuit et le vent.

Un livre prémédité

Écrit trente ans après les faits, guidé par son journal de voyage de l’époque et une mémoire à toute épreuve, Fermor avait entrepris ce voyage avec la ferme intention de transformer les kilomètres en livre et de devenir écrivain. Et comment pourrait-il en être autrement ? Cette mutation du réel en littérature est un travail de tous les instants. Sans doute est-ce le secret de cette puissante alchimie.

Fou d’Histoire, on l’a dit, obsédé par la guerre de Trente Ans, notre jeune ami a souvent l’impression d’avoir les deux pieds au milieu d’un champ de bataille, d’assister en direct à un siège historique ou de casser la croûte en compagnie de personnages qui « peuplent la moitié des musées de peinture européens ».

Lui qui ne connaissait que dix mots d’allemand au départ se met à l’apprendre en lisant Shakespeare — qui composait à lui seul, avoue-t-il, la moitié de son baluchon intellectuel de l’époque — dans la fameuse traduction de Schlegel et Tieck. Et si des questions surgissaient — elles étaient nombreuses pour cet esprit curieux —, il savait exploiter à l’occasion les bibliothèques publiques ou privées qu’il trouvait sur sa route. « C’est avec une brassée d’atlas, de cartes et de livres illustrés que je me retirais dans ma chambre à l’heure du coucher. » Mélange de pouilleux, de mendiant céleste, d’aristocrate sans titres, le jeune Patrick Leigh Fermor pouvait passer sans broncher d’une étable à un château.

Après neuf mois de marche, Paddy voit un jour passer l’Orient-Express, le célèbre train de luxe de la Compagnie internationale de wagons-lits. « Le collier de lumières brillantes s’amenuisa au loin, avec son chargement d’amants en cavale, de girls de cabaret, de chevaliers de l’ordre de Malte, de vamps, d’acrobates, de contrebandiers, de nonces apostoliques, de détectives privés, de conférenciers sur l’avenir du roman, de millionnaires, de trafiquants d’armes, d’experts en irrigation et d’espions… » Des passagers qui auront mis, eux, moins de deux jours pour relier Istanbul, depuis Paris, Munich, Vienne, Zagreb ou Belgrade.

Tout comme le lecteur qui parvient au bout des mille pages de ce lumineux récit, certains au revoir, on peut l’imaginer, ont été plus difficiles que d’autres pour Fermor. « Tout l’itinéraire fut une suite de petits adieux, plus ou moins douloureux, rarement indifférents, très exceptionnellement un soulagement. »

Le voyage d’une vie. Un enchantement.

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Patrick Leigh Fermor en quatre dates

1915 Naissance à Londres.

1933 Entreprend à pied son voyage Londres-Istanbul.

1942 Parachuté en Crète. Il organise pendant deux ans et demi la résistance armée contre les troupes allemandes qui occupent l’île.

1977 Publie A Time of Gifts (Le temps des offrandes, Payot, 2003).

Après avoir salué mes hôtes, je regagnais ma chambre chargé de livres, parcourais un couloir ponctué de trophées puis un escalier de pierre en colimaçon ; difficile de croire que j’avais passé la nuit précédente dans une étable. Ce régime a du bon qui fait passer directement de la paille au lit à baldaquin et inversement. Bien au chaud dans mes draps de lin, bercé par l’odeur des bûches, de la cire et de la lavande, je restais pourtant éveillé pendant des heures, à me repaître de toutes ces délices en les comparant avec ravissement aux charmes désormais familiers des étables, des granges et des remises. Cette béatitude m’habitait encore au réveil quand j’allais regarder par la fenêtre.

Dans la nuit et le vent À pied de Londres à Constantinople (1933-1935)

Patrick Leigh Fermor, traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Nevicata, Bruxelles, 2014, 1210 pages. Non distribué pour le moment au Canada dans son édition papier, mais disponible en numérique dans la plupart des bonnes librairies.

1 commentaire
  • Michel Vallée - Inscrit 21 décembre 2014 18 h 12

    Patrick Leigh Fermor

    Je vous remercie de m’inciter à lire cet auteur, dont j’ignorais l’existence avant que je ne lise votre critique.