Larivée contre les charlatans

« Traverser des études universitaires n’empêche nullement d’adhérer à des croyances paranormales », conclut le psychologue Serge Larivée dans son ouvrage Quand le paranormal manipule la science.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir « Traverser des études universitaires n’empêche nullement d’adhérer à des croyances paranormales », conclut le psychologue Serge Larivée dans son ouvrage Quand le paranormal manipule la science.

Diverses enquêtes menées en France, aux États-Unis et au Québec montrent que la croyance aux phénomènes paranormaux est répandue. Aux États-Unis, par exemple, la moitié de la population aurait tendance à croire aux prédictions astrologiques, à la télépathie, aux fantômes ou aux prétentions des clairvoyants.

L’éducation et l’instruction, croit-on parfois, devraient suffire à faire reculer cette infantile crédulité. Pourtant, des enquêtes québécoises, menées dans les années 1980 et 1990, montrent que la croyance aux phénomènes paranormaux était aussi répandue chez des professeurs d’université et chez des étudiants en biologie. « Bref, conclut le psychologue Serge Larivée dans Quand le paranormal manipule la science, traverser des études universitaires n’empêche nullement d’adhérer à des croyances paranormales. »

Depuis plusieurs années, Larivée s’est fait une spécialité de la chasse aux charlatans. Son nouvel essai présente le cadre dans lequel il travaille pour mener à bien cette mission. Il s’agit, en quelque sorte, d’une introduction à la zététique, une vieille discipline de la Grèce antique, récemment adaptée à l’époque contemporaine par le physicien français Henri Broch. « Art du doute », la zététique, au fond, est l’autre nom de la méthodologie scientifique.

Questions de méthode

« Le but premier de la science, écrit Larivée, est de développer des connaissances fiables. » Pour y arriver, les gens qui la pratiquent doivent respecter une méthode, qui inclut des normes, des mécanismes de contrôle et des critères d’évaluation. Dans le modèle idéal, les normes sont l’universalité (« la véracité d’un énoncé scientifique est distincte des caractéristiques personnelles ou institutionnelles du chercheur »), le partage de l’information, le scepticisme organisé et le désintéressement. À cela s’ajoutent deux mécanismes de régulation essentiels : le contrôle par les pairs et la reproduction des résultats.

Pour évaluer le caractère vraiment scientifique de ces derniers, le critère de réfutabilité s’impose. « Pour Popper, explique Larivée, la démarche scientifique ne vise pas à prouver le bien-fondé d’une théorie, mais à multiplier les expériences susceptibles de démontrer qu’elle est fausse. Tant qu’on n’y parvient pas, elle est temporairement tenue pour non fausse. » Le développement de connaissances fiables, la science, donc, est à ce prix, que refusent de payer les pseudosciences.

Ces dernières, en effet, recourent à des théories invalidées (la mémoire de l’eau, dans l’homéopathie), à des mystères, à des métaphores et analogies qui tiennent lieu de preuves, à de bonnes histoires et anecdotes non mises à l’épreuve, à des généralisations abusives ; elles mettent le messager en avant plutôt que le message, confondent les notions de hasard, de coïncidence, de corrélation et de causalité, détournent le vocabulaire scientifique, évitent le processus d’évaluation par des scientifiques et leurs tenants jouent les martyrs en évoquant la figure de Galilée incompris quand on les conteste. Leurs maîtres et apôtres, en d’autres termes, se complaisent dans de la bouillie pour les chats et font passer pour des connaissances fiables des élucubrations sans fondements.

Des raisons

Pourtant, se désole Larivée, ces divagations entraînent l’adhésion d’un grand nombre de personnes. Le psychologue consacre justement les meilleures pages de son essai à la présentation des raisons de cette triste situation. Ces raisons sont d’abord historiques. La méthode scientifique arrive tard dans l’histoire de l’humanité. Aussi, les méthodes préscientifiques d’acquisition des connaissances qui l’ont précédée (convictions fortes, sens commun, témoignage, consensus et respect de l’autorité) demeurent prégnantes dans l’esprit humain.

La nature même de ce dernier joue aussi un rôle dans cette crédulité. L’humain a tendance à se satisfaire de sa propre pensée, « indépendamment de ce qu’elle représente par rapport à la réalité extérieure », suit ses émotions avant sa raison et a un fort besoin de sens, ce que fournit rapidement la croyance. La pensée critique, en d’autres termes, exige efforts et apprentissage, alors que la crédulité serait spontanée.

Des raisons socioculturelles expliquent aussi le succès persistant des pseudosciences. Les médias écrits, surtout les magazines féminins, leur accordent beaucoup d’espace (astrologie, numérologie) et nourrissent ainsi leur crédibilité. Les bibliothèques et librairies offrent presque toujours plus de livres consacrés à ces charlataneries qu’à la vulgarisation scientifique. Sur la Toile, c’est pire. Dans certaines séries télé, la science est dépeinte comme dangereuse et le scepticisme, comme une fermeture d’esprit.

À l’école, Normand Baillargeon l’a montré, des théories douteuses s’infiltrent. À l’université, note Larivée, des thèses sont consacrées à l’astrologie et à la synchronicité. Il conviendrait, pourtant, pour éclairer les esprits, de valoriser le journalisme scientifique, d’enseigner non seulement la science mais la culture scientifique à tous les niveaux du système d’éducation et de convaincre les parents de collaborer à cette entreprise de salubrité intellectuelle.

La chasse aux charlatans, explique Larivée dans cet essai salutaire mais un peu austère, est aussi passionnante, et surtout plus éclairante, que la chasse aux fantômes. Animé par un beau souci pédagogique, le psychologue perd cependant le sens de la mesure quand il s’attaque avec mauvaise foi à la psychanalyse. Le statut scientifique de cette discipline est certes matière à débat, mais ne pas en reconnaître la grande valeur comme conception de l’être humain relève du scientisme et de la polémique débridée. La science n’est pas la seule réponse sérieuse à toutes les questions.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

Serge Larivée, Multimondes, Montréal, 2014, 226 pages

Quand le paranormal manipule la science

2 commentaires
  • Pierre Cloutier - Abonné 20 décembre 2014 17 h 22

    Michel Onfray sur la psychanalyse

    Je suggère à l'auteur de cette recension de lire « le Crépuscule d'une idole » de Michel Onfray.

    Serge Larivée n'est pas seul à jeter un regard sceptique sur la psychanalyse.

  • Loyola Leroux - Abonné 20 décembre 2014 22 h 18

    Hydro Québec et l'Orde du Templa solaire

    Des gens éduqués : ‘’ La croyance aux phénomènes paranormaux était aussi répandue chez des professeurs d’université et chez des étudiants en biologie’’, et aussi chez certains cadres d’Hydro Québec, qui rappelons le avaient adhérés a l’Ordre du Temple Solaire, tristement célebre.