Manne pétrolière

Il n’y a pas plus volatil, et imprévisible sur le moyen terme, que le cours de l’or noir. Mais il y a une réalité. La richesse pétrolière se concentre entre peu de mains alors qu’ils sont, de loin, beaucoup plus nombreux à bénéficier d’une chute des cours.

Le constat est quasi généralisé. Hors pays producteurs, même chez les banques centrales craignant la déflation, on accueille favorablement cette chute inattendue des cours pétroliers. Cette contraction se veut d’autant plus bienvenue qu’elle vient appliquer un baume sur une plaie causée par une austérité budgétaire venant plomber une croissance économique encore balbutiante.

On le voit au Québec. Avant même de goûter à l’austérité du gouvernement Couillard, les Québécois subissaient le premier recul de leur pourvoir d’achat depuis 1996. Ailleurs, en Europe et même aux États-Unis, on accueille avec un certain soupir de soulagement cette accalmie offerte à des consommateurs aussi endettés que sollicités dans l’exercice de rééquilibrage des finances publiques. « Le déclin que nous voyons dans les prix du pétrole devrait être positif sur une base nette. C’est quelque chose qui est sans aucun doute possible bon pour les ménages. Cela met plus d’argent dans leurs poches, étant donné qu’ils ont moins à dépenser sur l’essence et l’énergie. Dans un sens, il s’agit d’une baisse d’impôt qui dope leur pouvoir d’achat », a noté mercredi la présidente de la Réserve fédérale. Et l’impact d’une facture pétrolière salée se fait davantage ressentir sur le revenu disponible des ménages à faible et moyen revenu.

Pour les producteurs, l’effet négatif est sensible mais régionalisé et ne devrait être que transitoire, croit Janet Yellen. Chez les environnementalistes, il n’y a toujours pas consensus. On demeure divisé entre la thèse d’un prix fort se voulant un désincitatif à la consommation fossile ou stimulant l’exploitation de sources d’énergie plus polluantes encore, autrement non rentables.

Du « peak » au schiste

Inutile de jouer au devin. On le sait. En sept ans, nous sommes passés d’une pénurie appréhendée à un choc de l’offre. Si la prophétie du « peak » hantait le marché pétrolier en 2007, la révolution du schiste ébranle le même marché aujourd’hui. D’un sommet de 147,50 $US le baril en juillet 2008, d’un maintien du prix de référence autour de 110 $US le baril au plus fort du Printemps arabe en 2011, les experts nous prédisent désormais un plancher entre 30 et 40 $US quelque part au premier semestre de 2015. Donc, pour ce que cela vaut.

Mais au-delà de la futilité d’un tel exercice de prévision, il reste que le consommateur demeure, pour l’instant, le seul moteur de croissance, les entreprises étant frileuses avec leurs investissements et les gouvernements, paralysés par leur austère myopie. Aussi, il faut rappeler que quatre des cinq dernières récessions mondiales ont été précédées d’une flambée des prix de l’or noir. Donc, le poids du levier pétrolier n’est pas anodin.

D’autant qu’il est reconnu qu’une flambée des cours pétroliers, comme celle ayant prévalu entre 2002 et 2008, équivaut à un transfert massif de richesses des pays consommateurs vers les pays producteurs. Des économistes ont déjà illustré que, dans le passé, les chocs pétroliers avaient entraîné des récessions mondiales en raison du transfert de milliards de dollars de revenus entre les économies de l’OCDE, où le taux d’épargne est habituellement très faible, et celles de l’OPEP, qui affichent des taux d’épargne très élevés.

Ventes automobiles, transport, agriculture, tourisme, secteur manufacturier, alimentation… Le pétrole est omniprésent dans des secteurs névralgiques, les quatre cinquièmes du PIB subissant l’influence des coûts élevés de l’énergie. Sans compter que les dernières flambées pétrolières n’ont pas été sans être accompagnées d’une explosion des prix alimentaires.

Lors de la poussée de fièvre de l’or noir au printemps 2011, la moitié des Canadiens disaient que la hausse des prix de l’essence et de l’alimentation avait une forte incidence sur leur budget. L’impact était plus lourdement ressenti dans les provinces importatrices de pétrole, soit le Québec, l’Ontario et l’Atlantique. La poussée des prix du carburant avait incité les ménages à multiplier les réaffectations de leurs dépenses entre les différentes catégories de biens liés à la consommation, avec l’alimentation au coeur des arbitrages budgétaires.

Pourquoi pas un petit répit entre deux flambées ?

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4 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 18 décembre 2014 04 h 39

    Baisse des prix du pétrole versus taux d'intérêt

    Belle analyse m Bérubé.J'observe madame Janet Yellen depuis qu'elle dirige la FED. J'ai confiance en cette dame. J'espère que les Québécois pourront profiter de la baisse du prix du pétrole pendant une lonque période avant que madame ne décrète une augmentation des taux d'intérêt.

  • Nicolas Blackburn - Inscrit 18 décembre 2014 12 h 56

    Attention, ça ne va pas durer

    La durée de vie d'un puit de gaz de schiste est très courte :
    « 2 ans après l’arrêt du programme, de forage, la production a déjà chuté d’un facteur 2 et devient marginale au bout de 4 ou 5 ans. Si l’on veut maintenir à son niveau maximum la production de gaz de schiste, il faut continuer à forer à un rythme voisin de celui de la dernière année du programme. Sinon, la production s’écroule brutalement dès l’année suivante. » (http://www.global-chance.org/IMG/pdf/GC33p90-100.p

    Donc, si les fluctuations du cours du pétrole sont dûes à l'exploitation des gaz de schiste, il faut s'attendre à ce que les cours du pétrole remontent de manière drastique le jour où le forrage de nouveaux puits de gaz de schiste ralentira. Le danger est que les cours du pétrole restent bas pendant un certain temps, laissant croire en une situation stable et permanente, que l'économie et les politiques s'adaptent à cette situation et que subitement les cours remontent : une belle recette pour une crise économique et sociale.

  • Sylvain Auclair - Abonné 18 décembre 2014 12 h 58

    Profitons-en

    Le gouvrnement du Québec pourrait profiter de cette baisse du prix du pétrole pour le taxer de manière à baisser directement l'endettement du Québec. En effet, on ne devrait pas intégrer une telle taxe, par nature temporaire et imprévisible, dans les revenus, parce que les dépenses, elles, sont difficilement compressibles.

    De plus, cela contribuerait à moins encourager l'achat de véhicules très énergivores, qui coûteront cher à faire rouler quand le prix du baril augmentera de nouveau.

  • Bernard Plante - Abonné 18 décembre 2014 18 h 19

    C'est l'hiver...

    M. Bérubé,

    Félicitations, car en écrivant «les entreprises [...] frileuses avec leurs investissements et les gouvernements, paralysés par leur austère myopie», vous parvenez à résumer en quelques mots pourquoi le Québec est actuellement frigorifié.

    À ceci j'ajouterais: Vivement le printemps!