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À Ottawa, lundi, les ministres fédéral et provinciaux des Finances étaient réunis pour leur conclave annuel. Encore une fois, le premier gardait bien solidement la main sur son portefeuille et les seconds lui demandaient de délier les cordons de sa bourse pour investir dans les infrastructures.

Le ministre fédéral Joe Oliver n’aurait pas fermé la porte, mais aurait laissé entendre, selon son collègue ontarien Charles Sousa, que « le moment d’accroître les investissements en infrastructure arriverait lorsqu’il y aurait plus de certitude du côté de l’économie mondiale ». Cette prudence étonne. Après tout, le gouvernement n’a pas attendu pareille assurance avant d’annoncer des allégements fiscaux aux familles avec enfants qui coûteront 3,1 milliards cette année et 4,6 milliards en moyenne par année par la suite.

Il connaissait pourtant les facteurs d’incertitude pesant sur l’économie canadienne, en particulier la chute du prix du pétrole. Lors de la mise à jour économique et budgétaire de novembre dernier, le gouvernement a même dû rectifier ses prévisions de revenus pour en tenir compte.

Selon ses calculs, qui reposaient sur un prix du baril de pétrole brut à 75 $US, les revenus fédéraux seraient de 500 millions inférieurs à ce que le ministère des Finances avait anticipé cette année et de 2,5 milliards inférieurs de 2015 à 2019. Or le prix du baril oscille actuellement autour de 60 $US.

Malgré cela, le premier ministre Stephen Harper a toujours bon espoir de pouvoir renouer avec l’équilibre budgétaire en 2015-2016, a-t-il dit mardi. Son ministre est du même avis. Tous leurs espoirs reposent sur les réserves pour éventualités de 3 milliards que le gouvernement insère dans ses budgets.

Notez que ni M. Harper, mardi, ni M. Oliver, lundi, n’ont parlé de surplus, mais bien d’équilibre budgétaire. Ils nous en prédisaient pourtant un petit (1,9 milliard) l’an prochain et de plus plantureux les années suivantes. Bref, la marge de manoeuvre du gouvernement rétrécit. Et c’est ce moment précis qu’il choisit pour renoncer à des rentrées fiscales de plusieurs milliards de dollars dans le seul but de séduire les familles.

 

La réponse du ministre Oliver est conforme aussi à la logique néolibérale du gouvernement conservateur, axée sur l’élimination à tout prix du déficit et sur la réduction du fardeau fiscal puis, par ricochet, de la taille de l’État. Bien qu’il en ait fait abstraction durant la dernière récession, forcé en cela par sa position minoritaire aux Communes, le gouvernement a renoué avec ce modèle.

L’expérience de maints pays a pourtant démontré, depuis la dernière crise, que l’austérité n’est pas la meilleure solution quand l’économie a besoin d’une petite transfusion pour résister aux incertitudes. Car incertitudes il y a au dire même du gouvernement. En fait, il le répète chaque année dans ses mises à jour économiques et budgétaires.

Il est vrai que les prévisions de croissance du gouvernement demeurent quand même bonnes (autour de 2,4 % entre 2014 et 2016), mais à ce rythme, l’économie canadienne reste encore en deçà de son plein potentiel et la situation demeure moins rose dans certaines provinces, dont le Québec et l’Ontario. Il s’agit des deux provinces dont les secteurs manufacturiers et les exportateurs ont le plus souffert de la flambée du dollar alimentée par le boom pétrolier. Elles souhaitent donc un petit coup de fouet, d’où cette demande d’investissements accrus dans les infrastructures.

 

L’hésitation d’Ottawa est prévisible, mais s’accompagne d’un étrange revirement. M. Oliver et certains de ses collègues parlent volontiers des avantages d’une baisse du prix de l’énergie pour relancer la consommation et réduire les dépenses des entreprises. Le plus ironique, cependant, est de les entendre parler des effets positifs de la baisse du dollar pour le secteur manufacturier et les exportateurs du centre du pays.

Il s’agit des mêmes conservateurs qui dénonçaient le chef néodémocrate Thomas Mulcair lorsqu’il a osé dire que le Canada souffrait du mal hollandais. L’expression est née après que les Pays-Bas ont vu leur secteur manufacturier s’effondrer à cause d’une devise devenue trop forte à la suite de la découverte de pétrole au large des côtes néerlandaises dans les années 1970 et 1980.

Le gouvernement conservateur, qui n’a jamais voulu reconnaître cette réalité, le fait maintenant de façon indirecte. Il le fait cependant pour s’éviter d’intervenir. Il espère dans le fond que l’économie de ces provinces rebondira d’elle-même.

Ces dernières refusent toutefois de se fier aux aléas du sort. Elles veulent qu’Ottawa profite des bas taux d’intérêt pour faire des investissements qui peuvent être amortis sur plusieurs années et qui sont stimulateurs d’emplois et favorables à la compétitivité et à la productivité à long terme.

Les dépenses fiscales annoncées cependant n’ont pas cet effet de levier et grugent tout de suite et pour de bon la marge de manoeuvre du gouvernement. Mais voilà, ces allégements d’impôts sont politiquement rentables à court terme et les élections générales auront lieu dans 10 mois. C’est tout ce qui compte.

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1 commentaire
  • Gilles Gagné - Abonné 17 décembre 2014 09 h 57

    La lecture de votre chronique Mme Cornellier me met devant le miroir du passé et une question me vient à l'esprit: quelle forme de gouvernement pourrait-on avoir pour que la vision de celui-ci se porte vers une gestion à long terme et non plus en fonction du pouvoir et par incidence sur des intérêts partisans? Les décennies passent et l'incohérence perdure, désolant!