Dingue

Le monde est-il dingue ? Il nous est furieusement loisible de le supposer. Il n’y a après tout qu’à regarder autour de soi. Tenez, j’ai le privilège de connaître personnellement quelqu’un qui est convaincu jusqu’à la moelle que le sport est arrangé. En fait, que tous les sports sont truqués. Les disciplines collectives y comprises. Tu penses qu’au football, par exemple, ils parviennent à mettre une centaine de joueurs, deux dizaines d’entraîneurs, une poignée d’arbitres et bien d’autres membres du personnel dans le coup et à tenir ça mort ? Et en plus, à faire en sorte que ça ne paraisse pas ? Oui, monsieur, qu’il répond. Il ne détient pas une once de preuve de quoi que ce soit ni n’a d’argument quant aux raisons pour lesquelles on agirait ainsi, mais il se révèle radicalement impossible de le faire changer d’idée. Il retiendra plutôt des situations choisies et dira « je te l’avais bien dit que ça finirait comme ça, c’était évident que c’était ce qu’ils voulaient ». « Ils » désignant bien sûr la grande confrérie sans visage des magouilleurs qui mènent secrètement le monde. Une chance que lui a tout compris et qu’il est là pour nous informer des périls innommables qui nous guettent.

Le monde est-il dingue ? Suffisamment, semble-t-il, pour que la juge du Massachusetts E. Susan Garsh, qui présidera au procès pour meurtre de l’ancien ailier rapproché des Patriots de la Nouvelle-Angleterre Aaron Hernandez qui s’amorcera en janvier, se sente obligée d’établir certaines règles. Parmi celles-ci, l’interdiction pour tout individu désirant assister en personne aux audiences de porter des vêtements ou tout objet aux couleurs des Patriots ou d’une autre équipe de la NFL, de même que toute inscription ou image relative à l’affaire entendue. C’est que, voyez-vous, il pourrait y avoir de fervents partisans qui décideraient de transformer le tribunal en gradins derrière la zone des buts.

(Les mauvaises langues déclarent à ce sujet que la juge aurait dû élargir son emprise en décrétant que les partys de type tailgate seraient prohibés dans le stationnement du palais de justice. On ne sait jamais.)

Pour sa part, Chris Conte n’a pas peur de devenir dingue même si son équipe, les Bears de Chicago, connaît une saison plutôt déplorable. On connaît les problèmes de santé physique et mentale qu’éprouvent les anciens joueurs de football professionnel, mais le demi de sûreté n’a cure de tout cela. « Je préfère vivre l’expérience de jouer dans la NFL et mourir 10 ou 15 ans plus tôt plutôt que de ne pas jouer dans la NFL et avoir une longue vie, a dit Conte. Je ne réfléchis pas vraiment à ma vie après le football. J’y songerai quand je serai rendu là. Tant que je survis à mes parents… Je ne dis pas que je vais mourir à 45 ou 50 ans. Je dis que je suis chanceux de jouer au football. »

Andrew Luck, lui, a une méthode particulière pour rendre les joueurs adverses dingues. Alors que bien des footballeurs s’adonnent joyeusement au trash talking qui consiste à envoyer paître un quelconque rival, l’excellent jeune quart-arrière félicite l’ennemi lorsque celui-ci réalise un exploit à ses propres dépens. « C’est toute une interception que tu as réussie », dira-t-il à un demi défensif. « Ce sac de moi était vraiment quelque chose à voir. Je te remercie infiniment de m’avoir violemment rabattu au sol derrière la ligne de mêlée », déclarera-t-il à un secondeur assoiffé de sang. Il paraît que cette façon d’agir désarçonne les joueurs et leur fait perdre leurs moyens.

C’est dingue, non ?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.