Ah! la carte

C’est une histoire de gomme balloune et de sucre en poudre, de sucre en poudre qui pouvait rester collé au carton pendant des années et donnait au sport une odeur extrêmement agréable. Mais c’est avant tout une histoire de hockey et de baseball et de la place déraisonnablement démesurée qu’ils occupaient dans nos vies.

Sy Berger est décédé au cours du week-end à l’âge vénérable de 91 ans. Signe distinctif : il était l’inventeur de la carte de sport moderne. On ne le remerciera jamais assez pour les innombrables heures de bonheur qu’il nous a procurées.

Jusque-là, « là » étant approximativement le milieu du XXe siècle, on retrouvait certes des cartes dans des emballages d’autres produits, comme du tabac ou des bonbons, mais elles étaient relativement rudimentaires. Puis, en 1952, Berger est allé voir la compagnie Topps, sise à Brooklyn, et une petite révolution s’est mise en marche.

À l’époque, Topps se spécialisait dans la gomme à mâcher. En 1947, elle avait lancé la marque Bazooka, dont les plus anciens se souviendront qu’il s’agissait d’une espèce de cube d’une matière rose dure comme de la roche et qui constituait un péril sérieux pour n’importe quelle dent. Pas longtemps après la visite de Berger, Topps insérerait avec ses gommes Bazooka une petite bande dessinée dont la chute tombait presque toujours à plat.

Sur la table de sa cuisine, Berger avait fabriqué des cartes de baseball avec du carton et des ciseaux. D’un côté, une photo couleur d’un joueur avec son nom, le nom et le logo de son équipe et une reproduction de sa signature ; au dos, différents renseignements sur le joueur en question, informations personnelles, statistiques, brève biographie. Topps a aimé l’idée, et on s’est dit que le chewing-gum pourrait dorénavant servir de mets d’accompagnement.

Au départ, ça n’a pas trop bien fonctionné, mais le concept a pris de la vigueur quelques années plus tard. Et quand j’ai personnellement eu l’âge de collectionner les cartes, je les ai chéries comme il est difficilement imaginable. Certains les projetaient contre le mur ou s’en servaient pour faire claquer les broches de leurs roues de bicycle. Pas moi : bien trop précieuses.

Le rituel était strict : soit mon père arrivait de l’ouvrage avec un paquet pratiquement dans chaque poche et me les remettait un à un en faisant semblant d’oublier qu’il y en avait un autre et encore un autre, soit j’allais à l’accommodation — aussi appelé « petit magasin », l’ancêtre du dépanneur. C’était 10 ¢ le paquet de huit cartes, et je faisais sans cesse face à un dilemme de tous les diables : j’avais droit à une allocation hebdomadaire de 25 ¢, et je me demandais si je devrais acheter deux paquets et 5 ¢ de bonbons mélangés ou garder ces 5 ¢ pour être en mesure d’acquérir trois paquets la semaine suivante. La deuxième option était le plus souvent retenue, mais je consulte un psy depuis pour m’aider à cheminer dans un monde incertain.

Il s’agissait ensuite d’ouvrir le(s) paquet(s) et d’examiner successivement les cartes en disant « je l’ai je l’ai pas je l’ai pas je l’ai je l’ai pas ». Les je l’ai pas rejoignaient la pile du grand rêve de collection complète telle que définie par la checklist alors que les je l’ai allaient dans une autre pile, celle-là destinée aux transactions.

Beaucoup les ont jetées, mais moi, je les ai encore, M. Berger. Sans vous, peut-être aurais-je sombré dans un éternel spleen.

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