Je torture, tu tortures

Il y a d’abord l’honneur perdu des États-Unis, la vanité de moins en moins justifiée d’un pays qui persiste à donner des leçons et à se voir comme un modèle pour le reste du monde. Un pays qui, en plus d’avoir un système politico-électoral bloqué, en coma dépassé, a pratiqué dans les années 2000 la torture comme une vulgaire dictature.

Il est vrai que cet honneur — ou le prestige de ce qui fut la grande démocratie américaine — est déjà passablement ébréché depuis un bon moment, surtout dans les contrées latines, européennes ou québécoises (c’est différent au Canada anglais, où le cousinage idéologique avec la droite américaine reste très présent).

Il y a ensuite les détails qu’on ne connaissait pas encore, comme le degré d’amateurisme et d’improvisation des services secrets dans les mois qui ont suivi le 11-Septembre, la pagaille, le double langage et la dissimulation dans les communications internes de la CIA et compagnie.

Jusqu’à quel point l’agence cachait-elle à la Maison-Blanche l’étendue des mauvais traitements infligés aux prisonniers ? On ne le saura jamais exactement, mais il y avait sans doute, dans les deux sens, un savant dosage de non-dit et de flou volontaire sur les détails.

Quant aux méthodes appliquées, on savait déjà pour la privation de sommeil, ou encore pour la fameuse « noyade simulée » (appliquée 83 fois en août 2002 au Palestinien Abou Zubeida, un homme qui croupit d’ailleurs toujours à Guantánamo, sans aucun acte d’accusation contre lui)… Mais on a découvert certains « traitements » jusqu’alors inconnus du grand public et des médias : l’enfermement prolongé de sujets vivants dans des cercueils, les bains glacés, ou encore « l’alimentation rectale » qui restera sans doute comme la grande nouveauté de 2014 dans le folklore populaire concernant la torture…

Il y a, enfin, cette remarquable persistance dans l’insensibilité, l’arrogance et le pharisaïsme d’un Dick Cheney, l’ex-vice-président qui était sans doute, à l’époque (2000-2008), le vrai patron de la Maison-Blanche. Encore hier à la télévision de la NBC, il portait aux nues les agents de la CIA et leurs supérieurs pour leur « lutte héroïque contre le terrorisme », quels qu’en aient été les moyens.

Totalement obstiné sur la question de savoir si, au-delà de la morale, la torture a permis d’obtenir des informations utiles — le rapport de la commission du Sénat dit catégoriquement : non —, il martèle : « Oui, oui, oui ! » et « Je recommencerais demain matin ! »

Interrogé sur les regrets qu’il pourrait quand même éprouver envers les purs innocents — souvenons-nous de Maher Arar — victimes du programme d’expulsions secrètes et de torture de la CIA (il y en aurait au moins une trentaine, sur les 119 personnes soumises à ce programme), il répond : « Aucun regret ! Aucune excuse ! » 

 

Au-delà des justifications et des rationalisations circonstanciées sur toutes ces pratiques — morales ou non, utiles ou non, selon les cas —, il y a quelque chose de plus, qui apparaît de façon transparente dans les proclamations effrontées d’un Dick Cheney. C’est tout simplement l’idée — qui reste forte malgré tout chez nos voisins du sud — que les États-Unis d’Amérique sont le pays le plus formidable, le plus extraordinaire, le plus sublime de toute l’histoire de l’humanité… et qu’à ce titre ils n’ont de comptes à rendre à personne.

S’il y a un élément positif dans cette histoire, c’est peut-être le courage de Dianne Feinstein, la rapporteuse démocrate au Sénat, qui propose, contre Dick Cheney, une tout autre lecture de « l’exceptionnalisme américain ». Pour elle, une démocratie comme les États-Unis doit pouvoir regarder le Mal en face, surtout lorsqu’il vient de l’intérieur, et c’est justement cette capacité autocritique qui fait sa grandeur.

Nul doute qu’aujourd’hui, devant ce grand déballage washingtonien, ça ricane fort à Moscou, à Pékin ou à Damas. Là-bas, bien entendu, on torture à tour de bras — sans doute plus que la CIA dans les années 2000 —, mais ce n’est pas demain la veille qu’un rapport à la Douma russe ou à l’Assemblée nationale populaire chinoise viendra documenter ces horreurs.

Car un des effets possibles des graves dérives de la CIA, c’est le sentiment d’impunité et de justification partagé par tous les despotes de la planète : « Si les États-Unis le font… alors tout le monde peut le faire. » Ah ! L’exemplarité américaine…

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9 commentaires
  • Jean-François Allard - Inscrit 15 décembre 2014 00 h 49

    Do what I say...

    Je ne m'explique pas bien, sinon par propagande et amnésie organisée, comment les états-uniens ont jamais pu se percevoir comme exemplaires dans leurs rapports aux autres; comment font-ils la leçon à un Assad utilisant des armes chimiques alors qu'ils pulvérisèrent les forêts vietnamiennes d'un gaz orange qui aujourd'hui encore cause des souffrances dans les lieux touchés. Comment morigénent-ils un Poutine qui lorgne l'Ukraine alors qu'ils se cassèrent les dents sur la Baie-des-cochons d'un pays qui cinquante ans plus tard paie encore le prix de leur intemporelle rancune ? Je cherche des exemples de la grandeur d'âme états-unienne et ne trouve que statistiques dévastatrices sur l'armement, son commerce, sa dissémination; sur l'efficacité et la supériorité technologique des équipements meurtriers. Je ne rencontre dans mes pensées que drones, mines anti-personnelles, invasions et complots contre tout ce qui pourrait "nuire" aux intérêts économiques de la nation. Cheney prétend comme si cela le justifiait qu'on a torturé trois-mille civils innocents lorsqu'on a attaqué les tours jumelles... Cent-mille civils irakiens ont perdu la vie durant le conflit qui a suivi et dont - étourderie quand tu nous tient - on semble déjà avoir oublié qu'il naissait de mensonges et faux-fuyants... Je sais, y'en a des américains fins... mais que voilà un bien drôle de modèle en effet.

  • Ismael Kolbe - Inscrit 15 décembre 2014 06 h 12

    Naiveté ou Compromission

    Il faut vraiment prendre les sujets de sa majesté pour des naifs, pour dire celà.

    Il est clair que les services Mi5 et Mi6 et le programme ECHELON, 5 eye ont profité et encourager par leur silence et leur non dénonciation des méthodes ''israélienne'' de la CIA.

    La démocratie, il faut pas juste la promouvoir, il faut la pratiquer également.

  • michel lebel - Inscrit 15 décembre 2014 06 h 40

    Exemplarité de la dissidence!

    Au moins ce rapport a été fait et rendu public! Grâce à des personnes comme la démocrate Dianne Feinstein. Espérons que c'est cette dissidence qui témoignera plutôt de l'exemplarité américaine. Il ne faut pas désespérer de l'humanité.


    Michel Lebel

    • Jean-François Allard - Inscrit 15 décembre 2014 08 h 42

      J'aimerais que vous ayez raison ! Nous verrons avec le temps si ce rapport aura d'autres conséquences qu'inviter la CIA à plus de dissimulation. Il y a une autre personne grâce à qui récemment un pan de vérité a été révélé; il se terre en ce moment en Russie, tentant d'échapper aux années de prison auxquelles le rendent passible son refus de l'hypocrisie.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 décembre 2014 08 h 51

    Un crime de guerre impuni... qui se répètera

    Malheureusement, aucun de ceux qui ont pratiqué la torture, aucun de ceux qui l’ont commandé et aucun de ceux qui l’ont permise, n’a été sanctionné. Tous ceux qui ont été compromis dans cette affaire occupent encore des fonctions importantes de l’appareil de l’État américain ou du Parti républicain. Tout ce beau monde poursuit sa désinformation afin de se justifier et d’échapper aux poursuites pour crimes de guerre.

    Conséquemment, ce rapport ne fait autorité qu’auprès de ceux qui veulent bien y croire et qui ont les dispositions morales pour se scandaliser de son contenu.

    On peut donc craindre que cette pratique — qui rappelle les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale — revienne à la première occasion.

  • Bernard Dupuis - Abonné 15 décembre 2014 11 h 15

    Pauvre occident!

    L’humanité a-t-elle vraiment évolué? La théorie de l’évolution en biologie enseigne les différents stades de notre évolution biologique à partir de l’amibe jusqu’à l’homo-sapiens. Certains biologistes y voient un progrès du plus simple vers le plus complexe. D’autres y voient une simple adaptation à l’environnement. Sur le plan du savoir scientifique et technique, la notion de progrès semble indiscutable. Toutefois, sur le plan éthique et politique la notion de progrès apparaît des plus problématiques. Peut-on parler de progrès des valeurs de la civilisation comme on le fait en matière de biologie et en matière de sciences?

    La reconnaissance par certains pays occidentaux du caractère acceptable de la pratique de la torture au nom de la défense nationale et de la raison d’état apparaît comme une régression spectaculaire relativement aux acquis par rapport aux droits humains. Il serait impossible d’assister à une telle régression des acquis sur le plan de la biologie comme sur le plan du développement scientifique et technologique. Chez nous occidentaux, l’idéologie du progrès s’est appliquée sur tous les registres y compris le registre éthique politique, De nombreux documents, faisant allusion à l’avènement du christianisme, au triomphe des «Lumières» et à l’instauration de la démocratie, affirment la supériorité scientifique, technologique comme morale de l’occident. Pourtant, ces acquis de «civilisation» ne sont ni à l’abri de la régression ni des «vaches sacrées».

    Si l’axe de l’évolution scientifique et technologique apparaît linéaire et indéfectible, l’axe de l’évolution éthique et politique apparaît comme brisé sujet à la régression. Mais cette brisure est-elle à jamais irréparable?

    Bernard Dupuis, 15/12/2014