Les Romains

À table, aux heures où la nuit commence à révéler les vies, nous étions quelques-uns à parler de tout et de rien, sans trop nous rendre compte que nos histoires personnelles se ressemblent beaucoup.

Quand on y regarde bien, l’histoire de chacun apparaît relativement simple. Ce qui complique tout de même les choses puisqu’on finit, en le constatant, par en vouloir à la vie d’avoir la faiblesse de nous pousser à nous envier les uns les autres. Ces vies assez similaires, les nôtres, se jouent dans le théâtre de maisons et d’appartements plus que jamais indifférenciés. Partout, les mêmes canapés, les mêmes chaises, les mêmes armoires, les mêmes ceci et cela, en tout et pour tout. Bien sûr, chacun y met sa petite touche personnelle, son grain de sel, une suite de petits détails qui, pour vouloir changer tout, ne changent en somme rien. Nous sommes une société installée définitivement dans le provisoire de ses intérieurs de carton.

Est-ce un des traits forts de cette homogénéisation que notre passion collective et quasi exclusive pour le hockey ? Est-ce un peu pour cette raison que ce pays incertain se retrouve à vénérer un joueur dont le surnom, « gros Bill », n’appelait pourtant pas à lui conférer le statut d’un mythe ?

À Toronto, le 5 décembre, lors d’une soirée en hommage à Nelson Mandela, le hockeyeur Jonathan Bernier, gardien de but des Maple Leafs, est invité à livrer ses impressions sur ce haut symbole de la lutte anti-apartheid. Le hockeyeur se trouve sous les projecteurs et ne craint rien. Mandela, dit-il, « est un des athlètes les plus connus du monde. Il a eu beaucoup d’impact sur tous les sports qu’il a pratiqués. Même au hockey, tout le monde le connaît, n’est-ce pas, pour ce qu’il était sur la patinoire et hors de la patinoire. » On se retrouve ici devant le cas parfait d’un éloge de la grandeur prononcé avec l’assurance offerte par la petitesse.

Que Jean Béliveau ait été, à la différence de Mandela, un sportif digne d’admiration, personne n’en doute. Mais que célèbre-t-on exactement au sujet du hockey et de Béliveau lorsqu’on consacre à ce dernier des funérailles nationales ?

Au temps de Béliveau, le hockey fut matière à anticiper des victoires populaires, à préfigurer des combats sociaux garants d’avenirs meilleurs. Le hockey, au-delà du jeu, constituait ainsi l’expression symbolique d’une lutte. En témoigne la légende nationale qui s’attache désormais à Maurice Richard, lui qui ne s’est pourtant jamais considéré autrement que comme un simple joueur. Entre Richard et son peuple, ce fut donc la rencontre de deux réalités indépendantes, l’une donnant néanmoins du sens à l’autre.

Cet engouement pour le hockey dans l’après-guerre, métaphore des élans d’une société, Gilles Groulx l’analysait dans Un jeu si simple, ce beau film réalisé en 1964. Les joueurs du Canadien y sont montrés comme des héros parce qu’ils représentent une audace, un courage, toutes qualités qui tranchent avec la résignation consécutive à une histoire tressée de noir. La ligne qui sépare le jeu de la réalité est étroite, montre Groulx.

Ce club de hockey qui battait tous ses adversaires mettait à profit plusieurs éléments d’ici, les Richard, Béliveau, Geoffrion, Provost, Plante, Tremblay et autres. Il donnait aux francophones l’espérance ou à tout le moins l’illusion de pouvoir un jour avoir pour eux un peu de cette puissance à exercer. Seulement les règles du jeu et les temps ont changé. Si le hockey du tricolore est resté accroché aux consciences, c’est en raison d’un exploit d’un nouveau genre : le génie de la publicité. On a soigneusement empaillé le rêve pour en maintenir l’impression. Le vieux maillot de laine raide est ainsi devenu le symbole mou d’espérances quasi évanouies. Le sens s’est altéré pour ne laisser surnager que la forme.

Aux héros, qui inspiraient à tous d’agir pour le mieux, se sont substituées les vedettes, coquilles vides qui n’existent que parce qu’on en parle. Au fond, le hockey chez nous est devenu moins l’expression d’une volonté que celle d’une résignation : l’équipe ne gagne plus, mais de défaite en défaite, on discute de la grande victoire qui ne vient pourtant jamais.

Le hockey apparaît aujourd’hui comme l’ultime refuge d’une société préformatée où les enjeux qui lui sont présentés sont si petits qu’elle n’arrive plus qu’à goûter les prémices du risque et l’illusion des victoires, incapable d’exigences neuves et fortes. Si bien que, faute de mieux, on se trouve condamné à tourner en rond dans la célébration perpétuelle du passé des Maurice Richard et des Jean Béliveau, sans jamais mettre en relation directe leur gloire avec les conditions sociales de leur ascension.

Les hommages rendus à Jean Béliveau n’ont pas manqué de rappeler qu’il aimait se cultiver puisqu’il lisait des livres de poche dans les trains. Son image profitait aux grandes entreprises, mais il était généreux puisqu’il offrait de l’argent aux nécessiteux. Homme élégant, il ne montrait jamais d’agressivité, si bien qu’on l’a qualifié aussi d’« honnête homme ».

Le hockey, religion civile, tient pour des vérités profondes ces constructions fragiles qui miment les éléments d’un monde social que l’on souhaiterait meilleur, un espace où s’exercerait vraiment le pouvoir de la culture, de l’équité et de la justice. Mais une pâle représentation en simili est ici préférée à des incarnations réelles et profondes de ces qualités au nom du mirage du hockey.

Les Grecs pratiquaient le sport pour développer leurs facultés. Les Romains, eux, allaient au cirque pour les oublier et se réjouir de leur uniformité.