Une étonnante ville philanthropique dans la capitale

Les terres agricoles acquises par les Sœurs de la Charité de Québec changeront de vocation.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les terres agricoles acquises par les Sœurs de la Charité de Québec changeront de vocation.

Québec risque de connaître un débat passionné au sujet de l’héritage religieux et du patrimoine agricole québécois. L’immense ferme des Soeurs de la Charité enclavée dans la capitale change de vocation. La ville y avait vu un parc technologique. Des citoyens rêvaient, eux, d’un modèle d’agriculture urbaine. Les Soeurs ont plutôt cédé ces terres à une fondation philanthropique qui entend y bâtir un quartier résidentiel et commercial. Le maire Labeaume se réjouit, mais l’UPA incite la population à s’y opposer.

Le sujet importe à l’avenir autant qu’au passé. Acquises par les Soeurs de la Charité de Québec, ces terres agricoles devaient alimenter l’hôpital psychiatrique Robert-Giffard dont elles avaient pris la charge et fournir à certains patients une occupation thérapeutique. Alors que d’autres religieuses se dévoueront à l’enseignement ou aux «missions», cette communauté fondée par Marcelle Mallet, une Montréalaise à peine capable d’écrire, s’occupera des pauvres et d’autres délaissés de la société.

Claude Gravel raconte: «Les cinq premières années furent éprouvantes. Aux difficultés de se loger (leur maison brûla) s’ajoutèrent les ennuis d’argent (pour survivre, les soeurs durent laver du linge et le repriser). Malgré tout, mère Mallet garda le cap sur sa mission et continua d’accueillir femmes âgées et orphelines à sa maison-mère de Québec, de porter secours aux malades et aux pauvres de la ville.» (La vie dans les communautés religieuses, L’âge de la ferveur (1840-1960), Libre Expression, 2010).

L’enjeu est toujours actuel, sinon moins conflictuel. Ainsi, appuyant un projet municipal de parc technologique, Liliane Laverdière, alors présidente de la Chambre de commerce de Québec, s’en expliquait en ces termes: «Nous avons besoin d’attirer des entreprises qui vont créer de l’emploi, qui vont aussi payer des taxes.» Par contre, un dézonage de ces terres inquiétait des fermiers voisins, et même aussi des citoyens voyant là une occasion pour Québec d’entrer dans l’ère de l’agriculture urbaine.

À l’été 2012, le groupe Valorisons SMA (du nom de la ferme Saint-Michel- Archange), y lançait un «jardin de démonstration» et d’autres formes de jardinage écologique visant à «donner un avant-goût d’un futur centre d’interprétation de l’agriculture urbaine». Ce groupe s’en tenait à 7 des 22 hectares en jeu et composait «avec les besoins de développement du secteur». Mais pour l’UPA et 85 producteurs de la région, il faut regarder ailleurs avant de toucher «une parcelle de terre agricole en bon état», suivant le mot de Jacynthe Gagnon, sa représentante régionale.

Héritage religieux et développement urbain

Bref, la Commission de protection du territoire agricole devra trancher. La décision sera attendue partout au Québec, surtout là où l’héritage religieux entre en conflit avec le développement urbain ou l’avenir de l’agriculture (industrielle ou «urbaine»). Or, l’enjeu est aussi moral et social. D’abord, on ne saurait parler ici d’étalement urbain aux dépens de Québec, qui en est déjà victime, et dont la concurrence avec les banlieues pourrait encore empirer en cas de décroissance à la fonction publique.

De plus, ces terres agricoles ne sont pas cédées à un promoteur immobilier qui voudrait s’enrichir aux dépens de paysans ou de gens démunis, trop souvent «chassés par le progrès», comme cela se produit un peu partout. Le projet des Soeurs de la Charité de Québec et de la Fondation Famille Jules-Dallaire vise au contraire à partager avec des oeuvres philanthropiques les bénéfices financiers d’un développement urbain.

Enfin, présenté comme «unique et sans précédent au Canada», ce partage n’est pas fréquent, en effet. D’autres communautés religieuses ont fait de leurs bâtiments désuets des centres communautaires. Mais les groupes populaires qu’ils accueillent dépendent de subventions qui les laissent vulnérables aux compressions gouvernementales. Cette fois, les fonds générés par l’ancienne ferme des Soeurs de la Charité protégeront l’avenir d’oeuvres parfois centenaires à Québec.

L’homme d’affaires Jules Dallaire était déjà engagé dans des oeuvres sociales. Peu avant son décès, il aura changé le nom de sa fondation (Cominar), pour Fondation Famille Jules-Dallaire, que ses quatre enfants allaient poursuivre. Sa mission était et demeure d’aider directement les jeunes, les décrocheurs, les gens aux prises avec des problèmes de toxicomanie ou d’autres dépendances, les personnes handicapées et les démunis.

Pour la région de Québec, estime son porte-parole, Michel Dallaire, l’apport est considérable. Si les besoins y sont grandissants, l’approche conclue avec les Soeurs pourrait générer, d’après lui, pas loin de 150 millions de dollars. En même temps, Québec ne perd rien. Le développement d’un nouveau quartier dans l’arrondissement de Beauport y accroîtra de beaucoup la valeur foncière du secteur, croit le maire Régis Labeaume, au bénéfice de toute la région.

«Depuis 2005, confie soeur Carmelle Landry, la supérieure générale, nous réfléchissions à ce que nous devions faire pour pérenniser des oeuvres qui, pour certaines, existent depuis plus de 100 ans.» Sans la famille Dallaire, ajoute-t-elle, «il aurait été difficile, voire impossible d’en arriver à un tel résultat.» Force est de reconnaître que ce résultat impressionne même l’UPA! Mais le changement du zonage de ce territoire agricole pourrait encore réserver des surprises.

Dans cette ferme, disait le maire Labeaume, il ne pousse plus que du foin. Mais serait-il impossible d’y faire pousser des tomates? Bien que les Soeurs et la Famille Dallaire ne soient pas des experts en jardinage urbain, on peut espérer que les architectes du projet pourront y prévoir une place où parfaire ce miracle.

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11 commentaires
  • Luc Archambault - Abonné 15 décembre 2014 03 h 46

    Pathétique forfanterie soi-disant philanthropique

    Le prétexte philanthropique ne tient pas la route de l'étalement urbain sur de rares terres arables de la vallée du St-Laurent. Labeaume contredit sa propre doxa de la densificatioin urbaine... densifier, ce n'est pas envahir les terres agricoles du Québec.

    Que du foin !? À qui la faute ? Aux vaches !?

  • Jacques Baril - Inscrit 15 décembre 2014 05 h 28

    «Charité bien ordonnée...(!)

    Ce n'est pas le «Marché central», mais je souhaite qu'il n'y aura pas de scandale cette fois-ci.

  • Leclerc Éric - Inscrit 15 décembre 2014 08 h 32

    Méga projet

    Le terrain aurait été acheté 35 M$ et le projet de condos et/ou d'appartements de style unique, prendrait 15 ans à voir le jour une fois tous les travaux complétés!

    Il semble aussi que ces unités d'habitation ne soient pas exclusivement réservés aux riches bourgeois, et que la superficie totale serait identifque à un minimum de 10 hôpitaux de la grosseur de l'ex-centre hospitalier Robert-Giffard...

  • Denis Paquette - Abonné 15 décembre 2014 08 h 33

    tous des philantropes

    Que les bien pensants sont faciles a manipuler. il y a des pouvoirs qui sont suffisamment subtils, que nous ne les voyons meme pas venir, que nous n'y voyons que de du feu, dites moi donc pourquoi tous les grands milliardaires se disent tous philantropes

  • Yvon Bureau - Inscrit 15 décembre 2014 09 h 10

    Un Mini-Sommet ?

    Afin de permettre à la population de s'exprimer sur le futur de ces terres.

    Rien ne presse, il suffit de savoir décider à point.

    L'approche philanthropique a bien des avantages; des inconvénients et des risques aussi. Ont-ils été identifiés?

    Se pourrait-il que charité bien ordonnée consiste d'abord à payer ses impôts? Si acte de philanthropie il y a, un groupe de sages pourrait-il y garder un oeil constant?

    Merci monsieur Leclerc pour cet article.