Les Sony Papers

C’est la mère de toutes les fuites dans l’industrie du divertissement. L’équivalent des divulgations de fichiers concernant les surveillances électroniques massives des agences de sécurité ou de la diffusion des câbles diplomatiques américains.

Le vol de toutes les données, ou presque, du géant hollywoodien Sony Pictures Entertainment (Spider-Man, Breaking Bad, etc.) a été découvert le 24 novembre. Au total, les pillards du numérique revendiquent un butin d’une centaine de téraoctets, l’équivalent d’environ 22 000 DVD de données.

Les premières diffusions en ligne proposaient des liens vers des fichiers contenant quatre films toujours en salle ou sur le point de sortir, dont Fury (avec Brad Pitt) et Still Alice (avec Julianne Moore, à venir en janvier). Les scénarios prêts à tourner en 2015 sont ensuite apparus. Et puis un tas d’informations plus ou moins croustillantes, un contrat de nudité de l’actrice Sharon Stone, le numéro de sécurité sociale de Sylvester Stallone, le nom d’emprunt de grosses vedettes pour réserver incognito une suite de palace six étoiles, leurs cotes de popularité par pays. Angelina Jolie ne vaut pas grand-chose sur le marché français.

Les pirates ont déjà dévoilé six lots. Ils en promettent d’autres qui « vous exciteront encore plus ». L’attaque pourrait coûter 100 millions à Sony, qui fait aussi face à des menaces de poursuites d’employés pour manque de protection de la compagnie.

Le cauchemar de l’une devient le rêve des autres. Les médias multiplient les articles depuis trois semaines. Toutes les sections y trouvent largement leurs comptes, y compris les plus sérieuses.

Les Sony Papers contiennent par exemple d’innombrables détails commerciaux. On y apprend que la chaîne Tribune vient de renouveler le bail de diffusion de la série Seinfeld qui rapportera encore six millions en trois années. Pas mal pour une production ayant présenté son dernier épisode il y a seize ans.

Ils nous renseignent aussi sur les stratégies de négociations, y compris les fourchettes de prix et la liste de films ou de séries que Sony souhaite acquérir. Le géant fragilisé doit maintenant jouer à visière levée, disons sans faire de cinéma, dans un secteur où les profits dépendent en grande partie de l’exploitation des catalogues sur diverses plateformes.

Même les collègues préposés à la couverture des médias d’information y biberonnent du petit lait. Des courriels apparus vendredi laissent penser que la célèbre chroniqueuse du New York Times Maureen Dowd, lauréate d’un Pulitzer en 1999 pour ses articles sur l’affaire Monica Lewinsky, a obtenu une entrevue avec la directrice du studio, Amy Pascal, après lui avoir promis un traitement favorable dans le cadre d’une série sur les femmes à Hollywood.

En plus, la journaliste et la productrice sont amies, et le mari de Mme Pascal, Bernard Weinraub, a pu relire et modifier le texte avant sa publication en mars 2014, peu avant la cérémonie des oscars. La même Mme Pascal a dû s’excuser pour un courriel contenant des remarques racistes au sujet du président américain.

Tout s’embrouille dans cette histoire médiatique. « Notre compas éthique tourbillonne comme un baromètre pris dans un ouragan », a résumé l’éditeur en chef de Variety, magazine spécialisé dans la couverture du business hollywoodien.

D’un côté, les médias (et leurs publics) se réjouissent des innombrables secrets éventés sur les salaires, les budgets, les scénarios et les stratégies. Quel journaliste ne souhaiterait pas avoir accès à ces informations dans n’importe quel secteur ? La divulgation massive fait encore plus saliver de ce côté-ci du continent, où les données sur les industries culturelles subventionnées de la télé et du cinéma demeurent pour le moins parcellaires.

Les ragots, la médisance et les informations privées posent d’autres cas de conscience. Jusqu’ici, on est toutefois loin de l’esprit de poubelle qui a mené à la divulgation d’égoportraits de stars nues, en octobre.

D’un autre côté, il s’agit bien d’informations, certaines très sensibles, volées à une compagnie privée. Cette fois, on semble distant des pratiques de lanceurs d’alerte comme Edward Snowden ou Julian Assange qui ont rendu un service à l’humanité en révélant des choses cachées par les gouvernements du monde.

Est-ce bien le cas ? Au fond, le journalisme le plus puissant, le plus influent, celui des scoops et des enquêtes, ne repose-t-il pas sur du recel intéressé et légalisé d’informations sensibles ?

Reste le problème de la source. La plupart du temps, et plus ou moins consciemment, les médias ne sont que des intermédiaires manipulés par des sources.

Cette fois, beaucoup d’éléments laissent penser que la Corée du Nord se cache derrière le « groupe organisé » qui dévoile les dossiers dérobés à Sony. La compagnie doit en effet lancer, à la fin du mois, le film The Interview dans lequel deux journalistes sont recrutés par la CIA pour assassiner le dictateur totalitaire Kim Jong-un. Pyongyang s’indigne depuis des mois au sujet de cette comédie. Mais comme le dit un proverbe coréen : l’endroit le plus sombre est juste sous la bougie…

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