Le sens des mots

C’est fatal. Comme l’arrivée d’un sauveur quand tout va mal. Chaque année, des mots changent subtilement de sens, à l’usage, à l’excès ou à cause de la mauvaise foi ambiante. L’année 2014, qui tire doucement à sa fin, n’a pas dérogé à cette règle, en malmenant ou en faisant muter quelques éléments de langage, comme dirait l’autre. Lesquels ? Morceaux choisis…

Rigueur : Depuis mars dernier, le mot est sur toutes les lèvres, celle des membres du gouvernement libéral et des représentants du Québec inc. s’entend, les autres préférant parler d’austérité. Le hic, c’est qu’il nomme finalement bien plus qu’une logique inflexible, un souci de la précision et d’exactitude dans la gestion des fonds publics. Vertueux, dans le fond, le mot « rigueur » est dégainé pour éviter de nommer la mise à pied, la privatisation, l’abandon de programmes sociaux, l’augmentation des dépenses des ménages, la coupe dans la culture, la réforme dans le programme social ainsi que cette bonne vieille « réingénierie de l’État », qui rappelle forcément des mauvais souvenirs lorsqu’on la convoque dans l’espace public. Il serait d’ailleurs un peu plus juste de parler à l’avenir de rigueurs, au pluriel, comme dans « les rigueurs du gouvernement », qui d’un point de vue littéraire évoque un acte de sévérité et de cruauté. Si l’on veut vraiment être rigoureux…

Philanthropie : En voilà un autre mot qui a perdu, en 2014, une part importante de sa composante : le désintéressement. La faute à qui ? À celle de l’Ice Bucket Challenge, exercice de communication pour petites et grandes vedettes ou pour citoyens lambda en mal de visibilité, vaguement associé à la collecte de fonds pour une maladie incurable : la maladie de Lou Gehrig. Il s’agissait d’un appel aux dons réalisé en se versant un seau d’eau glacé sur la tête. Sous l’oeil d’une caméra. En 2014, des milliers de personnes ont donné de l’argent à cette cause, c’est vrai, mais elles ont aussi senti ce besoin impérieux de se montrer en train de le faire pour le dire ensuite haut et fort dans les univers numériques. En 2014, la beauté du don tient désormais dans l’image, plus que dans l’altruisme. Le présent est ainsi fait.

Omertà : On aurait cru le concept réservé au monde interlope, à la mafia et à ses sombres trafics de fric et d’influences. Que non ! En 2014, l’omertà a confirmé une dimension salement sexuelle en s’invitant dans des cas d’agressions et de relations sous la contrainte ou dans un consensus pas très clair, pour l’une des deux parties du moins, la féminine généralement. C’est l’omertà qui a nourri l’affaire Jian Ghomeshi, cet ex-animateur radio vedette de la CBC qui a confondu les mots « torride » et « sordide ». C’est l’omertà aussi qui stimule actuellement des jeux politiques, plutôt que l’exercice de la justice, autour de deux députés libéraux soupçonnés de harcèlement par deux collègues du NPD. Le silence pour garder des sujets compromettants, mais le silence qui, doucement, peut devenir lui-même compromission.

Police : C’est le 18 août très exactement que le mot a perdu beaucoup de sens. Vers 18 h 30, même. Ce jour-là, des syndiqués de la fonction publique en colère contre la réforme des régimes de retraite investissent la salle du conseil municipal de Montréal. C’est le saccage, l’agression flagrante, filmée et photographiée, d’une institution démocratique. Dehors, une autre institution, celle chargée du rétablissement et du maintien de l’ordre public, celle qui doit réprimer les infractions, ne bronche pas, voit tout, mais croise les bras. Comme si l’arbitraire, la complicité avec le crime, l’indolence, l’inertie faisaient partie de sa définition. Ce qui n’est bien sûr pas le cas.

Ségrégation : Il y avait de la division, de la séparation, institutionnalisée et forcément hypocrite, dans cet assemblage de lettres, qui profitent de ceux qui n’en ont pas, de lettres, pour exister. Depuis le début de l’année, la mort et l’impunité, et des relents suprématistes, ont modifié en profondeur le sens de ce mot… aux États-Unis du moins où l’égalité entre Blancs et Noirs a finalement, malgré les apparences, toujours été un peu illusoire. Les meurtres par des policiers blancs de Michael Brown à Ferguson, de Rumain Brisbon à Phoenix, d’Eric Garner et d’Akai Gurley à New York ou encore du jeune Tamir Rice à Cleveland, tous des Afro-Américains, ont donné le ton à cette (re)mutation linguistique. Des centaines de milliers de personnes sont d’ailleurs descendues dans les rues pour dénoncer l’injustice, mais aussi exiger que ce triste mot retrouve rapidement sa définition originale tout comme la place qui lui revient… dans le passé, celui de l’Amérique d’avant Rosa Parks, et non plus dans le présent.

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5 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 14 décembre 2014 22 h 10

    Enrichissons notre vocabulaire

    Crétin :
    Se dit du citoyenn ordinaire.

    • Robert Beauchamp - Abonné 15 décembre 2014 08 h 51

      Qualificatif approprié pour ceux qui prennent le «mor eau» dents.

  • Denis Paquette - Abonné 15 décembre 2014 19 h 26

    L'histoire des mots pour comprendre le monde

    Les mots sont des vecteurs, ils évoluent et changent avec le temps et formatent les cerveaux, c'est intéressant d'en connaitre l'histoire pour comprendre le monde

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 16 décembre 2014 05 h 58

      «Les mots sont des vecteurs, ils évoluent et changent avec le temps et formatent les cerveaux» Jusqu'à ce qu'ils deviennent vides de sens où ils ne deviennent que cacophonie.

      PL

  • Yvon Bureau - Abonné 15 décembre 2014 21 h 59

    Les mots sont

    soit des murs, soit des fenêtres.

    Terminologie, ô terminologie, que de monde l'on crée en ton nom !

    Le mot est de tom !